Ingouville, faubourg du Havre (2ème partie)
Le tour du Havre des Émeutiers
Ingouville, faubourg du Havre (2ème partie)
En fait, on sait bien peu de choses du bourg d’Ingouville et de ses habitants avant le XVIe siècle. « Au moment de la création de la ville du Havre en 1517, Ingouville était donc une petite paroisse rurale où vivaient majoritairement des laboureurs. La principale activité économique dépendait alors des moulins qui entouraient la chaussée d’Ingouville , note Pauline Roy dans « L’émergence du faubourg d’Ingouville (1740-1820) », son Mémoire de Master Sciences Historiques.
Comment parler d’Ingouville sans évoquer ses moulins ? Proches de la chaussée d’Ingouville, qui, au sortir de la porte dite «Richelieu », conduisait au village accroché au flanc de la falaise et à ce carrefour où s’amorçaient les routes de Montivilliers et de Rouen, s’élevaient plusieurs moulins. Moulins à blé ou moulins à assécher les marais, on en compta jusqu’à huit en 1673. « Les moulins du Havre, qui étaient situés sur le territoire d’Ingouville, appartenaient à un type primitif. Construits et couverts en bois, ils ressemblaient à une guérite fermée, montés sur un pivot conique », peut-on lire dans l’ouvrage d’Edgar Poulet « Quand les moulins tournaient sur le perrey d’Ingouville ». Le long de la chaussée d’Ingouville, il y en avait 1 en 1551, 6 en 1600 et 8 en 1673, précise même Philippe Barrey dans « À travers Le Havre d’autrefois ». Et il n’est pas interdit de supposer que des moulins étaient déjà présents sur le territoire d’Ingouville avant que ne débutent les travaux de fondation du port et de la ville du Havre.
Le XVIIe siècle vit l’arrivée à Ingouville des Pénitents du tiers ordre de Saint-François qui avaient obtenu, en juin 1659, des lettres patentes du roi autorisant l'installation d'un couvent de leur ordre, soit au Havre, soit dans un autre village ou à Ingouville. Leur choix, pour on ne sait quelle rauison, se porta sur Ingouville et, en 1661, fut établi un couvent des Pénitents au pied de la falaise au sud-ouest de l'église paroissiale.
8 ans plus tard, en 1669, suite à la décision d’implanter un arsenal autour du vieux bassin du Havre, c’est au tour de l’hôpital général de faire son apparition sur le territoire d’Ingouville. Il est vraisemblable que le choix d’Ingouville pour l’établissement d’une telle structure, ait été commandé par l’espace conséquent qu’elle était en mesure d’offrir. Cet hôpital auquel on donna le nom « d’hôpital général de la charité Saint Jean-Baptiste » avait aussi le but d’accueillir « tous les pauvres de la ville et faubourgs, valides, invalides et les malades reçus et assistés » En clair, les tenir à l’écart de la grande ville voisine, que l’exiguïté et les conditions d’hygiène exposaient par trop à toutes les épidémies qui ne manquaient pas de sévir à cette époque-là. C’est assurément la même démarche qui avait conduit à l’implantation d’un lazaret dans l’enceinte du pré de santé Saint-Roch, également situé sur le territoire d’Ingouville, en 1585.
En 1686, pour lui apporter des ressources supplémentaires et lui permettre d’assurer au mieux ses missions, l’hôpital d’Ingouville se voit octroyer le monopole des bateaux passagers qui assuraient les liaisons régulières entre Le Havre et Honfleur, un privilège qu’il conservera jusqu’en 1975. En sus, toujours dans le même but, il lui fut accordé, la même année, l’exclusivité de la fabrication de l’étoupe qu’utilisaient les calfats pour étanchéifier les coques des navires.
Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour voir le bourg essentiellement rural d’Ingouville se muer radicalement en faubourg de la cité océane. « Ingouville n’était au début du XVIIIe siècle qu’une simple paroisse rurale. Autour de l’église se groupait une population relativement sédentaire de laboureurs et de jardiniers, avec les artisans qu’on rencontre traditionnellement dans les campagnes. La proximité de la mer y attirait également quelques charpentiers de navires et des cordiers. », a écrit Michel Terrisse dans une communication intitulée « Un faubourg du Havre : Ingouville ».
Mais l’essor fulgurant de la ville du Havre dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, portée par le détestable commerce triangulaire et les échanges avec les colonies antillaises et américaines, auxquels viendra se greffer les perspectives d’emploi promises par les travaux d’agrandissement de la ville et du port du plan de l’ingénieur Lamandé, ainsi que la disette qui frappa le pays de Caux dans les années 1780, a pour conséquence l’afflux massif d’une population d’une population en quête d’une vie meilleure, ou d’une vie tout court.
La surpopulation d’une cité océane engoncée entre des remparts qui l’étouffent et les loyers exorbitants qui s’y pratiquent feront qu’une majorité de ces nouveaux arrivants s’installeront, bon gré, mal gré, à Ingouville. Les loyers y sont (un peu) plus abordables pour ces gens de condition plus que modeste et la proximité de la grande ville voisine leur permettait de rester à portée d’un emploi si, par chance, l’opportunité d’en obtenir un leur était offerte. « Le faubourg d’Ingouville commence à accueillir à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, de plus en plus de population… Il est important toutefois de préciser que cette population est très pauvre », écrit Pauline Roy dans « L’émergence du faubourg d’Ingouville (1740-1820) », son Mémoire de Master Sciences Historiques.
Toutefois, au cours du XVIIIe siècle, même s’il existe encore une majorité de laboureurs et de jardiniers, on observe au sein du territoire d’Ingouville, l’émergence et le développement d’un certain nombre de corps de métiers. Durant la période allant de 1770 à 1800, l’étude de Pauline Roy fait apparaître qu’on dénombre, au sein du faubourg d’Ingouville, et cela bien que les laboureurs et jardiniers soient toujours présents, la présence de 22 faïenciers, 16 bouchers, 17 tourneurs, 10 domestiques, 15 tailleurs d’habits, 15 aubergistes, 17 boulangers, 14 scieurs de long, 12 cabaretiers, 18 menuisiers, 8 ouvriers, etc. Et surtout, constat révélateur d’une cité-dortoir de la cité océane voisine et des emplois précaires qui y sont proposés, les journaliers deviennent largement majoritaires au sein du faubourg. Concernant l’emploi des femmes, étaient couturières.
Sur les hauteurs, le coteau d'Ingouville, grandement boisé et peu habité. Deux bois y sont mentionnés, l’un en 1581, l’autre en 1528, ainsi qu’une pièce de terre assise contre le bois et près du chemin d'Ingouville à Harfleur. Puis, à partir de 1730, certains bourgeois du Havre, des négociants pour la plupart, las des turpitudes d’une ville surpeuplée, bruyante et malsaine, se firent construire de magnifiques demeures sur le plateau. Dans son ouvrage sur l’histoire de Leure et d’Ingouville, Alphonse Martin mentionne en effet « qu’à partir de 1762, lorsqu’on construit le nouveau chemin menant du Havre à Rouen, Ingouville voit émerger nombre d’habitations et que, bien que dans la grande majorité des cas, ces bâtiments soient construits dans l’objectif d’héberger des familles d’origine populaire, on constate l’implantation durant cette même période, de propriétés à destination d’une population plus aisée ».
Avant l'ouverture de la nouvelle route du Havre à Rouen, vers 1762, le bourg d'Ingouville était principalement composé des maisons regroupées autour du couvent des Pénitents. Un modeste chemin menant du Havre à Rouen le traversait d’ouest en est. La réalisation de cette route du Havre à Rouen entraîna la construction d'une grande quantité de maisons de chaque côté de la nouvelle chaussée. Par suite de l'ouverture de la rue de Montivilliers, un grand nombre de maisons furent aussi construites à droite et à gauche.
C’est également au XVIIIe siècle que l’on vit se développer et prospérer les industries à Ingouville. La raffinerie de sucre dirigée depuis 1777 par Wichmann Gustave Eichhoff, négociant, originaire d'Hambourg, dont la production avait atteint 400 000 sucres en pain, autant de mélasses et 150 000 sucres vergeoise, et dont la stratégie consiste à s’établir sur la route commerciale du sucre brut antillais au point le plus rentable pour le faire raffiner, en est un parfait exemple, tout comme les entrepôts d'eau-de-vie dont le commerce s'était considérablement accru avec le nombre croissant de bateaux faisant escale dans le port du Havre, Chacun d’entre eux prenant, en moyenne, 32 pots d'eau-de-vie pour un total annuel de 1 000 pots. On pourrait aussi citer la foire Saint-Michel. Cette modeste assemblée de campagne se tenant près de l'église d'Ingouville, lors de la fête de la Saint-Michel, au siècle précédant, était devenue à la fin du XVIIIe siècle, un nombre important d’exposants et participait pour une bonne part à l’économie du faubourg.
C’est ainsi qu’Ingouville, paroisse rurale d'abord distincte du Havre de Grâce, devenue un faubourg de la ville, perdit, en l’espace d’à peine un siècle, son caractère rural. La transformation s’était accompagnée, nous l’avons vu, d'une forte augmentation de population dont l’essentiel fournissait la main d’oeuvre indispensable à l’accroissement et à la modernisation de la cité océane…
Sources :
« Documents sur la fondation du Havre » publiés par M. de Merval.
« Le communisme et sa disparition dans la région du Havre », Alphonse Martin, Recueil des publications de la Société havraise d’études diverses, 1898
« Les origines du Havre : Histoire de Leure et d’Ingouville, tome second », Alphonse Martin, 1883.
« L’émergence du faubourg d’Ingouville (1740-1820) », Pauline Roy, Mémoire de Master Sciences Historiques , Sciences de l’Homme et Société, 2022.
« Un faubourg du Havre : Ingouville », Michel Terrisse, Population, 16ᵉ année, n°2, 1961. (Source https://www.persee.fr).
« Le Havre de Grâce au Moyen-âge », Alphonse Martin, Recueil des Publications de la Société Havraise d’Études Diverses, 1923.
« Histoire du Chef de Caux et de Sainte-Adresse », Alphonse Martin, 1888.
« Essais archéologiques, historiques et physiques sur les environs du Havre », Louis-Augustin Pinel, 1824.
« L’homme campignien du Havre », Louis Cayeux, Bulletin de la Société Préhistorique Française, 1962.
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