05 L'abolition de l'esclavage (1849) par François-Auguste Biard - Château de Versailles L'abolition de l'esclavage (1849) par François-Auguste Biard - Château de Versailles

5e partie : L'abolition.

 

Ils étaient au nombre de cent hommes ou femmes de différents âges, tous occupés à creuser des fosses dans une pièce de cannes, et la plupart nus ou couverts de haillons. Le soleil dardait à plomb sur leurs têtes : la sueur coulait sur toutes les parties de leurs corps ; leurs membres appesantis par la chaleur, fatigués du poids de leurs pioches et par la résistance d’une terre grasse, durcie au point de faire rompre les outils, faisaient cependant les plus grands efforts pour vaincre tous les obstacles. Un morne silence régnait parmi eux ; la douleur était peinte sur toutes les physionomies, mais l’heure du repos n’était pas venue. L’œil impitoyable du gérant observait l’atelier, et plusieurs commandeurs armés de longs fouets, dispersés parmi les travailleurs, frappaient rudement de temps à autre ceux même qui, par lassitude, semblaient forcés de se ralentir, nègres ou négresses, jeunes ou vieux, tous indistinctement (1).

 

« Dans la condition d’esclave, disait Charles-César Robin, l’homme a perdu de sa liberté tout ce qu’il a été possible de lui enlever. Ses talents, son industrie, son travail ne lui appartiennent pas ; ses actions sont toutes soumises à la volonté d’un autre, et il faut qu’il s’oublie pour être sans réserve à cet autre, pour en recevoir le mal comme le bien, pour en supporter les caprices, les outrages, les punitions, la mort même ; et l’espérance, cette dernière compagne du malheureux, qui, quand tout est perdu, assoupit encore nos maux par ses fugitives illusions, l’espérance est interdite à l’esclave » (2).

Si l'on excepte les esclaves qui étaient affectés à la domesticité du domaine, et dont on peut dire qu'ils « bénéficiaient » d'un régime un peu plus clément, bien nourris, bien vêtus, mieux traités, assurant un service plus « léger » que l'ensemble de leurs congénères, c'est un doux euphémisme que de dire que la condition de l'esclave sur les plantations n'était guère enviable. Les plus nombreux, esclaves dits « des champs » ou encore appelés « esclaves de jardin » ou « esclaves de place », affectés au défrichage des forets, à la culture, à l'entretien et à la récolte des denrées, travaillaient dans les conditions effroyables que l'on imagine sans peine, à leur poste, parfois de cinq heures du matin à dix heures du soir, tous les jours sans exception et quel que soit le temps. Couverts de haillons, quand ils n'étaient pas totalement nus, souffrant de malnutrition, vivant dans des maisons ou des huttes précaires et insalubres, privés de leur liberté et soumis aux pires sévices. « Les noirs, écrivait Victor Schœlcher en 1842 (3), sont, en fait, livrés tout entier à leurs maîtres sans aucun moyen réel de défense. Aussi chaque plantation, quoique soumises toutes à un régime uniforme, par leurs bases légales, à des usages, des habitudes, une organisation particulière, qui tiennent des traditions locales ou à la volonté du planteur, celui-ci est seul arbitre privativement à la loi des actes de son serviteur. Il le juge, et condamne souverainement ; seigneur féodal, il administre la justice sur ses terres, et ses arrêts demeurent sans appel. Refus de travail, bris de verre, vol, tout est de son ressort ».

Car, à ces conditions de travail effroyables, venait s'ajouter tout un arsenal de punitions à l’encontre de leurs esclaves. Tout un arsenal de punitions visant à sanctionner impitoyablement toute incartade, le moindre pas de travers, ou qui fut jugé comme tel par le maître. Si les châtiments les plus rudes, pouvant aller jusqu'à la condamnation à mort, punissait ceux qui tentaient d'échapper à leur sombre sort, le fouet était généralement le plus fréquemment employé pour remettre le fautif dans le « droit chemin ». « J’ai vu chaque jour fouetter des hommes et des femmes pour avoir cassé quelque poterie, oublié de fermer une porte », disait à ce propos Bernardin de Saint-Pierre (4). D'aucuns y ont vu une façon de masquer leurs points faibles, de dissimuler leurs peurs de voir les esclaves se rebeller ou revendiquer quelque droit, ou de maintenir une certaine distance entre eux et leurs serviteurs.

05 Ferme coloniale

À la fin du XVIIIe siècle, des voix s'élèvent en France, en Angleterre, pour réclamer la fin de la traite négrière et l'abolition de l'esclavage. S'inspirant des philosophes, de l'Esprit des Lumières et des idées nouvelles qu'un certain La Fayette avait ramené dans ses bagages, Liberté, Égalité, Fraternité, la section havraise de la Société des Amis des Noirs, cette association qui avait vu le jour le 19 février 1788 à Paris, était des plus actives et des plus revendicatives. Ce qui, bien entendu, n'était guère du goût des négociants havrais, Begouën, Foache, Feray en tête, naturellement. De toute leurs forces, ils vont s'opposer à toute idée d'abolition à chaque fois que la question est inscrite à l'ordre du jour de l'Assemblée Nationale. « Les députés représentant les intérêts des ports négriers, et parmi eux Jacques-François Begouën, représentant Le Havre, vont s'opposer à cette abolition. Ces députés obtiennent satisfaction avec le décret Barnave (5) qui clôt la discussion et que Begouën commente ainsi :  « La traite sera continuée en employant une tournure pour dire très positivement la chose sans prononcer le mot », écrit Jean Legoy dans l'une de ses chroniques consacrées à ce sujet (6).

Mais les événements vont se précipiter et prendre une tournure que d'aucuns, malgré bien des signes annonciateurs, avaient cru de bon ton de feindre ne pas avoir vu venir…

Le vent de la révolte, qui couvait sans doute depuis quelque temps, tapi au plus profond des esprits et des cœurs, se leva sur l'île de Saint-Domingue le 22 août 1791, balayant inexorablement la principale colonie française de l'époque. C'est un esclave affranchi, Toussaint de Breda, qui va prendre la tête de l'insurrection. Son statut d'homme libre lui a permis d'apprendre à lire et à écrire, et de faire l’acquisition d’une petite plantation produisant du café. Au printemps 1793, celui que l'on a surnommé le Chouan de Saint-Domingue est à la tête de l'armée de 4000 révoltés qui a trouvé refuge dans la partie orientale de l'île. Il devient lieutenant-général et, prenant le nom de Louverture, déclare la fondation d'un état noir.

Le coup est rude pour les négociants havrais. Les Homberg, les Foache, les Begouën, pour ne citer qu'eux, perdront dans cette « affaire » des fortunes colossales. Certaines familles sont menacées de ruines, quasiment du jour au lendemain. Sans doute à contre cœur, la Convention, placée devant le fait accompli, légifère sur le sujet et décrète l'abolition de l'esclavage le 4 février 1794. Un esclavage qu'elle n'avait, pourtant, au départ, nulle intention d'abolir, en dépit des voix qui s'élevaient, autant en France qu'en Angleterre, pour réclamer la fin de l'esclavage et de la traite négrière. « Les révolutionnaires français, pour la plupart, tout en prônant le changement et en proclamant les droits de l’homme, n’avaient aucune intention d’abolir l’esclavage puisqu’ils considéraient que les esclaves n’appartenaient pas au genre humain », peut-on lire sur le site http://www.une-autre-histoire.org dans une chronique consacrée à Toussaint Louverture.

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Las, quelques années plus tard, le 20 mai 1802, Bonaparte, alors premier Consul, au nom de la sacro-sainte raison d’État, rétablissait l'esclavage. Cela fait, il va sans dire, le bonheur des négociants, notamment havrais, dont il se dit qu'ils avaient poursuivi, malgré l'interdiction, dans la clandestinité et en toute discrétion, leurs odieux petits trafics d'êtres humains. Cette fois, ils peuvent à nouveau se livrer « au vrai et meilleur commerce », pour reprendre l'expression de l'un d'eux. Mais, pour cause de guerre contre les Anglais qui a repris de plus belle en 1803, aucun des navires havrais affrétés pour la traite ne reviendra à son port d'attache.

Nouveau coup de tonnerre en 1807 : L'Angleterre interdit le commerce du « bois d'ébène ». Le roi de France, Louis XVIII, attendra, quant à lui, 1818 pour lui emboîter le pas. Oh, ce n'est qu'un premier pas, bien timide, vers l'abolition, puisque seul le transport des esclaves est interdit. L'esclavage, lui, n'est pas encore aboli. On s'en doute bien, ce n'est pas de nature à décourager les entreprises des tenants du commerce des esclaves. Les armements clandestins se multiplient, au moins jusqu'en 1865. Jean Legoy écrit à ce sujet : « Trente-deux maisons havraises ont participé à ce trafic, les principales sont les maisons Ferrant, Martel, Masurier, Eyriès, Ancel ; On rencontre les noms de Begouën-Demeaux, Michel Delaroche, O'Reilly, certains autres ne sont que des prête-noms… »(7). Cette « addiction » des négociants havrais au commerce des esclaves, qui leur fit défier toutes les lois, est, du reste, fort bien illustrée par Jules Masurier, promoteur de la Bourse, Maire du Havre de 1874 à 1878, dont le navire « Le Philanthrope » (ça ne s'invente pas) fut intercepté en plein trafic illégal en 1840. Croyez-vous que cela lui servit de leçon ? Que nenni ! Il remet ça (pour le moins) en 1860. Un navire lui appartenant, « le Don Juan » vend à Cuba 607 africains sur les 850 embarqués – les autres ayant été jetés à la mer –, et brûle ensuite son navire, dans le but avéré d'escroquer l'assurance. Ce qui valut à l'armateur et à l'équipage de passer en Cour d’Assise, pour baraterie et traite des noirs, mais, assez étrangement, tous les inculpés furent acquittés.

En France, l'esclavage sera définitivement aboli par le décret du 27 avril 1848…

Fin

1) « La vie quotidienne des esclaves sur l’habitation dans la Saint-Domingue française au XVIIIe siècle : regards de planteurs, de voyageurs et d’auteurs européens », Néba Fabrice Yale, HAL archives-ouvertes.fr, 2010.

2) « Voyage dans l’intérieur de la Louisiane, de la Floride occidentale, et dans les isles de la Martinique et de Saint-Domingue, pendant les années 1802, 1803, 1804, 1805 et 1806, tome 3 », Charles-César Robin,, Chez F. Buisson, Paris, 1807.

3) « Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage », Victor Schoelcher, Pagnerre, Paris, 1842.

4) « Voyage à l’isle de France », Bernardin de Saint-Pierre, 1773.

5) En laissant aux Assemblées Coloniales la faculté de faire les lois concernant l'état des personnes non libres,, le rapport de Barnave, adopté le 28 septembre 1791 par l'Assemblée nationale, et le décret qui en découle entérinent le statu quo qui voit de fait, en dépit des déclarations de bonnes intentions, le maintien de l'esclavage et, par voie de conséquence, la poursuite de la traite négrière.

6) « Hier, Le Havre, tome I », Jean Legoy, 1996.

7) « Hier, Le Havre, tome I », Jean Legoy, 1996.