04 img710Représentation des habitants des colonies sous Louis XIV (Image extraite de "Chronique de la France et des Français")

 

 

4e partie : Le retour.

 

Du 21 juin 1769 devant M. Roger, présent, Monsieur l’avocat du Roy, a comparu le sieur Jullien Edouard Tanquerel, Capitaine commandant le navire « le Maréchal de Luxembourg » de Nantes du port de 250 tonneaux armé de 12 canons et équipé de 60 hommes d’équipage tout compris () il nous a déclaré avoir party du bas de cette rivière le 1er février 1768 pour aller à la Côte d’or chargé de marchandises propres pour la traite des noirs où il serait arrivé le 28 mars suivant où il aurait traité la quantité de 691 noirs de tous sexes et de tous âges () que sa traite finie, il en serait party 30 octobre suivant pour aller à Saint Marc et côte de Saint-Domingue (…) serait arrivé au dit lieu de Saint-Marc le 20 février 1769 auquel endroit il aurait fait la vente de ses noirs à l’exception de 50 noirs aussy de tous sexes et âges de la cargaison et un fret qui sont morts pendant la traite, traversée, relâche et vente. () Que la vente finie il aurait chargé au retour la quantité de 270 futailles de sucre brut, 2/4 dite terré, 67 futailles et 125 sacs de café, 132 ballots de coton, 12 futailles indigo et autres marchandises permises ; que son chargement fini il serait parti le 15 mai dernier pour venir à Nantes lieu de sa destination, que pendant sa traversée il a essuyé beaucoup de mauvais temps et reçu plusieurs coups de vent de mer qui couvraient tout le pont de son bâtiment, eu son chargement mouillé, endommagé et avarié …

 

Cette relation de l'expédition négrière du capitaine Tanquerel, commandant le « Maréchal de Luxembourg » dresse un inventaire assez précis des denrées exotiques que les navires ramenaient vers l'Europe pour y être vendus, une vente qui, lorsque tout se passait bien, permettait de dégager des bénéfices substantiels au profit des propriétaires de part dans ce type de course au long cours.

À son retour au port du Havre, la cargaison du Jeune Frédéric avait donc été vendue. Le navire, dont le livre de comptes du capitaine Queval nous a révélé tous les détails de la vente des esclaves, du montant de chaque transaction, du nombre de captifs concernés par chaque vente et jusqu'au nom de chacun des nouveaux « propriétaires » de ces esclaves, avait été affrété par la maison Beaufils qui figurait dans le peloton de tête des armateurs négriers havrais.

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Bien sûr, l'armateur et le négociant s'attribuent une bonne part du produit de cette revente. Parmi les 150 à 200 armateurs négriers représentant 25 à 30 familles qui émergent, en France, on a recensé 6 maisons havraises qui ont concentré 60% des expéditions avec la Compagnie des Indes et celle du Sénégal. Mais, nous l'avons vu, tous les armateurs havrais n'étaient pas aussi tentés par une telle aventure dont, répétons-le, l'issue était bien incertaine et les risques étaient énormes. D'où la très grande prudence et la réserve de certains d'entre eux. La moitié des armateurs havrais a monté une ou deux expéditions, l’autre moitié a pratiqué la traite dans une stratégie de diversification de l’activité. Le Havre comptait une grosse proportion de petits négriers. La traite n’était qu’une activité d’appoint dont le succès tardif a été lié à une conjoncture régionale difficile. « Le négociant havrais qui a armé le plus de navires pour la traite est Begouën-Demeaux avec quarante et un armements, écrit Jean Legoy dans une chronique consacrée à la traite des Noirs (1), viennent ensuite les Feray avec trente-huit, Beaufils trente-quatre, Foache trente-deux ».

Puis, dans le partage des bénéfices venaient les « actionnaires » qui ont pris le risque inouï d'investir quelque argent dans l'aventure : Bourgeois, notables, citoyens aisés… Mais pas qu'eux. Il arrivait aussi que des gens plus modestes se lancent, eux aussi, dans l'incertaine mais tentante aventure du commerce triangulaire. « On ne connaît que les plus importants actionnaires, écrit encore Jean Legoy, mais de nombreux Havrais, même très humbles, participaient parfois pour des sommes modiques à ces armements. Ainsi, une bourgeoise du Havre raconte que son cordonnier et sa propre cuisinière avaient versé cinq Louis pour l'achat d'une pacotille » (2).

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Souvent, les capitaines négriers s'enrichissaient eux aussi. Certains, après quelques voyages, sont en mesure à leur tour d'armer, sans être pour autant membre de la famille d'un négociant ou d'un armateur établi. Le capitaine du Jeune Frédéric, Jean-Baptiste Queval, avait gagné, rien que lors de son premier voyage entre 30 et 40.000 livres. Dès le voyage suivant, qui lui rapporte 28.100 livres, il est intéressé dans l'armement. De la troisième campagne négrière, il gagne la « modique » somme de 40.317 livres net de la troisième et dernière. « Ses quinze mois de mer ne lui rapportent que 2 193 lt, autant dire une misère, mais sa commission de vente des captifs à 3 % se monte à 25 539 lt et son seizième d'intérêt au navire et cargaison, 23 584 lt bruts. Surtout, les comptes révèlent la polyvalence nettement marquée des fonctions et des compétences des officiers majors. De simple exécutant technique, le capitaine négrier se mue au long du siècle en entrepreneur de commerce et de navigation. Par un procédé cumulatif, on voit comment fortune peut se faire » (3).

Quant à l'équipage, on ne sait que fort peu de choses sur la part qui lui revient, mais on imagine sans peine que, compte-tenu du nombre relativement important d'hommes qui le composait, la part qui revenait à chacun ne devait pas être mirobolante. Pour s'en faire une petite idée, on peut se référer au compte de désarmement du navire « Le Saint-François », daté du 28 octobre 1771 : « Le capitaine reçoit 276 livres., 2 sols, 6 deniers et l'armateur, François Deguer, 1.901 Livres, 16 sols. Frais divers, 7.624 L, 10 S, 5 D ; Dépenses faites au Cap pendant le séjour du navire : 9.791 L,19 S, 6 D ; Décompte payé à l’équipage, 2.500 L, 8 S, 2 D ; Commission des officiers : 28.752 L. » (4). Si l'on se base sur l'estimation généralement admise que la moyenne du nombre de marins embarqués s'élève à 33 hommes par navire négrier, chaque individu percevait en tout et pour tout un peu plus de 75 Livres. Et si l'on peut lire ici ou là qu'il arrivait que des membres d'équipage fassent fortune, ce ne devait assurément pas être dans le commerce triangulaire…

 

(à suivre…)

1) « Hier, Le Havre, tome I », Jean Legoy, 1996.

2) « Hier, Le Havre, tome I », Jean Legoy, 1996.

3) « Négociants et traite des Noirs au Havre au XVIIIe siècle », Édouard Delobette, In Annales de Normandie, 48ᵉ année, n°3, 1998.

Industrie, routes, commerce. pp. 259-295

4) « Les armements négriers au XVIIIe siècle », Mémoire du Père capucin Dieudonné Rinchon, Mém. Acad. Royale Sciences Colon. Belge, 1955.