03 Le mole St

 

3e partie : La traversée.

 

– Le « Jeune Frédéric » est de retour. »

Jérôme accourait à toutes jambes à la rencontre de son ami.

Patiemment, Jean-François attendit de longues minutes que le garçon recouvre un semblant de calme. Et de souffle. Une étape nécessaire avant de tenter d’en savoir un peu plus sur le « Jeune Frédéric » et sur les raisons de l’enthousiasme débordant que son retour avait suscité chez son jeune ami.

Il apprit bientôt que le « Jeune Frédéric » était un navire, armé par la compagnie de la famille Beaudoin, qui avait quitté Le Havre huit mois auparavant à destination des côtes d’Afrique. Sa cargaison de tissus, de cotonnades, de pacotilles et de quincailleries avait été échangée sur les rives de Guinée contre des femmes, des enfants et des hommes à la peau d’ébène. Le navire avait alors repris la mer pour gagner les Antilles où les captifs avaient été vendus comme esclaves et où ils fourniraient de la main d’œuvre peu onéreuse aux colons. Enfin, chargé de coton, de café, de sucre, d’indigo, d’épices et de tabac, achetés grâce au produit de la vente des noirs, il était de retour à son port d’attache.

C’était ce qu’il était coutume de nommer « commerce triangulaire », comme si cette appellation suffisait à jeter un voile pudique sur cette pratique odieuse et infamante que les abolitionnistes honnissaient de toutes leurs forces. C’était ce commerce méprisable qui avait permis aux Beaudoin, Derrey et quelques autres de bâtir leur colossal empire et l’essentiel de leur fortune considérable.

Le front de Jean-François s’était rembruni. Ses yeux s’étaient faits interrogateurs. « Mais pourquoi un tel débordement de joie ? Je ne te comprends pas. » Un détail lui échappait forcément. « Comment peux-tu te réjouir ainsi du retour d’un navire qui pratique sans vergogne le trafic des esclaves ? »

Le garçon lui retourna un regard étonné. Pour lui, bien entendu, c’était l’évidence même. « Je vais enfin revoir mon cousin qui a embarqué sur ce rafiot comme matelot et dont c’était le premier voyage vers les Amériques. Après tous ces mois d’absence, il doit en avoir de ces choses à me raconter… » (1)

 

03 Coupe d'un navire

Tout comme la plupart des navires négriers havrais, le Jeune Frédéric (2) avait quitté le port, les cales emplies de ces pacotilles, indiennes et cotonnades, eau-de-vie, sabres, fusils, poudre qui serviront de monnaie d'échange contre des esclaves quelque part sur la côte africaine. Au terme d'un voyage qui durait le plus souvent environ trois mois, le navire avait gagné les côtes du Gabon ou de l’Angole, car c'était là que le trafic était organisé par les réseaux de traite existants. Dans l'un de ces comptoirs mis en place par les compagnies européennes, la cargaison avait été troqué contre des esclaves dont les responsables assuraient « l'approvisionnement ». À moins que ce soit lors d'une tractation avec quelque roi local pour lesquels tous les moyens étaient bons pour réduire en esclavage ses congénères : capture de guerre, enlèvement, règlements de tributs et d'impôts, de dettes, condamnation pour crimes, abandon et vente d'enfants, etc. « Entre le règne de Louis XIV et la fin du XVIIIe siècle, ce sont près de 400 navires qui ont été armés dans le port du Havre pour participer à la traite des noirs dans l’océan Atlantique, une traite qui a entraîné, tout au long de quatre siècles, entre les prémices du milieu du XVe siècle et l’abolition de l’esclavage par le Brésil en 1888, la déportation de 12 millions d’Africains », peut-on lire sur un document mis en ligne par le service des Archives Municipales du Havre(3).

Sur le Jeune Frédéric, comme sur tous les navires négriers de l'époque, les captifs étaient enferrés deux par deux, et ne disposaient souvent que du minimum d'espace qui leur permettait de se coucher, nus, sur des planches. Pour gagner en surface, le charpentier construisait un faux pont qui était parfois si bas qu'il leur était tout simplement impossible de se redresser. Durant toute la traversée, les hommes restaient séparés des femmes et des enfants. Chaque matin, on les faisait monter sur le pont, par petits groupes, pour une toilette rudimentaire à l'eau de mer. Les captifs avaient droit à une promenade quotidienne, mais, en cas de mauvais temps et de tempête, ils demeuraient confinés dans l'entrepont. Un maigre repas à base de fèves, de haricots, de riz, ou de maïs, leur était accordé une fois par jour.

On le voit, ces conditions étaient particulièrement effroyables. Et la mortalité durant le voyage prenait souvent des proportions importantes. Une traversée interminable, les épidémies qui se propageaient à bord en raison de l'état sanitaire des esclaves au moment de l'embarquement, le manque d'eau et de nourriture insuffisamment embarquées lorsque le voyage était plus long que prévu, les accidents au cours des manœuvres, le manque d'hygiène et de soin, la promiscuité, les révoltes réprimées dans le sang qui faisaient nombre de victimes tant parmi les esclaves que parmi l'équipage, les suicides de ceux qui, plutôt que se résoudre à l'esclavage, préféraient se jeter à la mer quand l'occasion leur en était fournie, les naufrages… Voici les raisons principales qui faisaient que la mortalité était élevée au cours de la traversée.

03 Candide

Mais, il nous faut ici souligner que, contrairement à l'idée reçue, les négriers avaient tout intérêt à ce que leur cargaison humaine arrive à destination, en aussi grand nombre que possible, et en aussi bon état que possible. « À l'origine de ces équivoques se trouve peut-être l'idée que les esclaves étaient acquis à si bon marché dans les ports de traite africains, que, même si la mortalité était élevée au cours de la traversée, à l'issue du voyage les profits des négriers restaient encore considérables. Or il est désormais établi que la valeur des produits destinés à l'achat d'Africains dépassait la valeur des autres composantes de l'entreprise négrière : salaires de l'équipage, nourriture des marins et des esclaves et prix du navire lui-même. Pendant le XVIIIe siècle, près des deux tiers de la valeur des dépenses des trafiquants français concernent l'achat de marchandises de troc. Contrairement à l'idée reçue, les négriers avaient donc tout intérêt à éviter des taux de mortalité excessifs pendant le transport maritime des Africains », écrit à ce sujet Régine Detambel (4).

Au terme d'une traversée qui avait duré une paire de mois, le Jeune Frédéric avait atteint l’île de Saint-Domingue, la seconde étape de son long voyage, Saint-Domingue, destination privilégiée des négriers havrais vers laquelle les armateurs de la cité normande montèrent pas moins de 196 expéditions, ce qui représentait 90% de la traite havraise. Avant d'être débarqués et vendus à leurs nouveaux propriétaires, les esclaves étaient systématiquement soumis à une quarantaine. Les blessures et les lésions étaient soigneusement dissimulées, les cheveux coupés cours, appropriés autant que faire se peut, ils étaient fin prêts pour être vendus sur les marchés aux esclaves, le plus souvent par lots, comme toute marchandise, ce qu'ils étaient somme toute honteusement considérés. Les planteurs locaux, avertis par une annonce en bonne et due forme, se rassemblaient sur le navire ou à terre pour une vente aux enchères qui leur permettrait d'acquérir de nouveaux esclaves. Mais, il arrivait aussi que, plus sordide encore, cette vente ait recours à une autre pratique, comme nous le révèle Pieter C. Emmer dans un ouvrage paru en 2005 : « Dans les régions à présence anglaise, la vente aux enchères peut se faire au « scramble ». Les esclaves sont alors placés dans une cour fermée. Dès que l'agent de la compagnie sonne la cloche, les acheteurs peuvent les « attraper ». Le plus souvent, des bagarres éclatent lors de ces ventes, car les acheteurs tentent de se les arracher mutuellement. Lorsque la cloche cesse de sonner, les acheteurs se mettent en rang avec leur « butin » devant un employé qui fait le compte » (5).

 

 

(À suivre…)

 

 

1) Extrait du roman « Les moulins du Perrey » que votre serviteur a eu l'honneur et l'avantage (ou pas) de commettre en 1994.

2) Le Jeune Frédéric a réellement existé. Il a effectué, au départ du Havre, au moins trois campagnes de traite dont son capitaine, un certain Queval, a tenu un livre de comptes des ventes de captifs qui nous est parvenu.

3) « 10 mai. Commémoration de la traite des Noirs, l'esclavage et leurs abolitions au Havre », Archives Municipales du Havre.

4) « Traite des noirs : Commerce triangulaire, économie atlantique », Régine Detambel, http://www.detambel.com/f/

5) « Les Pays-Bas et la traite des Noirs », Pieter C. Emmer, Editions Karthala, 2005.