navire négrier

1ère partie : Les causes.

 

« Afrique de l’Ouest, 1786. Nus, allongés au fond d’une pirogue, baignant dans un fond d’eau sale et recouverts par une natte tissée, une quinzaine d’hommes et de femmes naviguent depuis trois lunes à l’intérieur des terres. Depuis leur enlèvement par des Africains dans leur village d’origine de la baie du Biafra, ils ont déjà été vendus plusieurs fois. D’autres captifs leur ont appris qu’ils allaient être livrés à des hommes blancs, puis embarqués à bord d’un immense bateau.

Voilà le navire négrier. Les captifs sont libérés de leurs liens. Ils grimpent sur le pont par une échelle de cordes. Les hommes sont envoyés à l’avant du navire, les femmes, elles, sont poussées vers le pont inférieur. L’odeur est insoutenable : mélange de transpiration, d’excréments, de vomi et de putréfaction. Il faudra s’y faire. Dans un à deux mois, s’ils survivent aux privations, à la torture, aux maladies et à la folie qu’engendre la promiscuité, ils débarqueront de l’autre côté de l’Atlantique. Leur destin ? Trimer au rythme du fouet et sous l’œil d un maître impitoyable » (1).

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La découverte de l'Amérique, à la fin du XVe siècle, permit aux États européens qui bénéficiaient d'une fenêtre sur la façade atlantique, Espagne, Portugal, Angleterre, Hollande et France, de fonder de nouvelles colonies sur les territoires nouvellement conquis. Les Antilles, la Louisiane et le Canada, pour ce qui concernait la France. Les besoins en main d’œuvre des nouveaux propriétaires des deux premiers nommés, commandés par les vastes espaces dont ils avaient pris la charge et par la demande exponentielle de l'Europe pour les denrées exotiques qu'ils y produisaient, allaient être à l'origine de l'une des plus horribles, des plus exécrables pages de notre Histoire. C'est le « côté obscur » de l'émigration : La déportation de millions d'Africains vers le continent américain, des millions de femmes, d'enfants et d'hommes qui furent vendus comme esclaves au bout d'un long et effroyable périple maritime dont nombre d'entre eux ne virent du reste jamais le terme. Comment et pourquoi ce trafic infâme fut-il rendu possible, licite et favorisé, voire encouragé ? Et quel rôle le port du Havre et les négociants havrais ont-ils joué dans cet odieux commerce d'êtres humains ?

À mesure que se développaient rapidement dans les nouvelles colonies les exploitations de cannes à sucre, de café, de cacao, de coton et de tabac, sans oublier la quête de l'or, les besoins de main d’œuvre augmentaient au même rythme. Les Européens, dans leur majorité, ne manifestaient guère d'entrain à émigrer outre-atlantique et à « offrir » leurs bras, leur énergie et, parfois, leur vie, pour travailler durement sur des terres dont ils n'étaient même pas propriétaires, pour le compte de ces colons qui les exploitaient et les méprisaient. Et, en dépit des appels au peuple maintes fois répétés, le contingent des Européens volontaires à l'émigration dans ces conditions demeurait très faible. Trop faible pour satisfaire la demande. Et puis, autre désillusion pour les colons nouveaux propriétaires, leurs tentatives d'employer la main d’œuvre locale tournèrent très vite au fiasco. La population amérindienne, décimée tout autant par la violence et la sauvagerie des nouveaux maîtres du continent américain que par les microbes et les virus que ceux-ci avaient amenés « dans leurs bagages », se mit à décroître et à se clairsemer à un point tel qu'il fallut bientôt envisager d'avoir recours à d'autres solutions.

La traite

Les Historiens situent en général le début de la déportation des esclaves africains au milieu du XVe siècle (La date de 1441 est souvent avancée) lorsque l'idée est venue aux Portugais de faire venir des Africains sur les archipels du Cap Vert et de Sao Tome et Principe pour les faire travailler sur ces terres situées , il est vrai, à « seulement » quelques centaines de kilomètres des côtes du continent africain. Mais ce fut là la première étape, un véritable laboratoire, la première expérience « grandeur nature » de la déportation des esclaves vers des territoires colonisés. L'expérimentation fut si « concluante » que, par la suite, ces îles au large de l'Afrique seront utilisées comme têtes de pont lorsque se mit en place le commerce triangulaire dont elles furent régulièrement les plaques tournantes.

Charles Quint dut trouver l'idée séduisante puisque, après avoir autorisé l'esclavage des Indiens en 1517, il officialisa deux années plus tard la déportation des Noirs pour les colonies d'Amérique. Ainsi, dès le XVIe siècle, les Portugais et les Espagnols faisaient déjà venir d'Afrique des esclaves noirs pour pallier le problème de main d’œuvre que connaissaient leurs possessions américaines. Au cours du siècle suivant, les Hollandais et les Anglais leur emboîtèrent le pas. La France n'allait pas tarder à en faire de même…

Au total, ce sont douze à quinze millions d'hommes, de femmes et d'enfants qui seront ainsi déportés des côtes du continent africain vers les colonies outre atlantique. Pour sa part, la France, au cours du seul XVIIIe siècle, déportera un million et demi d'esclaves africains. La palme peu enviable de premier port négrier revient sans conteste à Nantes « grâce » aux 1475 expéditions qui en partirent, tandis que Bordeaux et Le Havre « se disputent » la seconde position avec respectivement 455 et 454 expéditions.

D'emblée, les esclaves venus de l'autre côté de l'Atlantique montrèrent leur aptitude à s'adapter au climat et leur résistance aux maladies qui faisaient des ravages dans les peuplades amérindiennes. « Déjà atteintes par les maladies contagieuses qui frappaient les Européens et partiellement immunisées, certaines populations africaines parurent mieux adaptées que les Amérindiens au nouveau milieu épidémiologique américain. Dès lors, l'introduction d'Africains, favorisant la contagion chez les Amérindiens, incita les colons à acquérir davantage d'esclaves originaires de régions africaines immunisés contre les maladies infectieuses transmissibles, en particulier contre la rougeole et la variole », note l'écrivaine Régine Detambel dans l'un de ses billets (2).

 

(À suivre…)

 

Un grand merci à gipi (dont je ne connais que le pseudo) et à Daniel Haté qui m'ont donné, via leurs messages, l'envie et le courage de me lancer dans cette longue traversée hasardeuse dans le sillon marin du commerce triangulaire. Ce fut long, souvent douloureux, mais toujours passionnant. Ce sera forcément incomplet, car, en dépit de ce billet fractionné en 5 épisodes, il y aurait encore tant de choses à dire et à écrire sur ce sujet. J'espère néanmoins que cette évocation d'une des plus effroyables séquences de notre Histoire ne vous décevra pas...

 

1) «  L’histoire de la traite négrière en France », Ça m'intéresse, 10 mai 2017

2) « Traite des noirs : Commerce triangulaire, économie atlantique », Régine Detambel, http://www.detambel.com/f/