01 img676Arrivée d'Henry Hudson à Manhattan (National Gallery of Fine arts, Smithsanian Institution, Washington D.C.)

 

 

« Quand le jour fut venu, ils virent devant eux une île de quinze lieues environ, sans montagnes, pleine d'arbres verts, arrosée par de très belles eaux, et au milieu de laquelle était un grand lac. Cette île était évidemment fort peuplée. Les habitants, accourus en grand nombre sur le rivage, témoignaient un grand étonnement à la vue des navires, qu'ils prenaient pour de grands animaux, ce dont ils semblaient impatients de s'assurer. Les chrétiens n'avaient pas moins hâte de savoir ce qu'étaient ces insulaires. Ils en eurent bientôt la satisfaction, car l'Amiral ayant fait mettre à flot la chaloupe armée, se rendit à terre avec l'étendard royal déployé. Les capitaines des autres navires descendirent aussi dans leurs chaloupes avec la bannière de l'expédition, qui d'un côté portait une croix verte et un F, et de l'autre un I avec des couronnes en l'honneur de Ferdinand et d'Isabelle.

Aussitôt débarqués, tous ayant rendu grâce à Notre-Seigneur, s'agenouillèrent sur la terre et la baisèrent avec des larmes de joie. L'Amiral, s'étant relevé, déclara donner à cette île le nom de Saint-Sauveur (San Salvador). Puis, avec la solennité qui convenait en pareil cas, il en prit possession au nom des rois catholiques, en présence des habitants rassemblés en cet endroit ».

 

Nous devons ce récit de la fameuse « découverte » de l'Amérique de 1492 (dont nous nous contentons de reproduire ici qu'un très court extrait) au premier biographe de Christophe Colomb (1), qui n'était autre que son second fils, Fernand, qui accompagna par ailleurs son père lors de son quatrième et dernier voyage vers le nouveau monde. C'est un événement, nous le savons tous, qui continue à donner lieu à bien des controverses, mais s'il est une chose que nul ne saurait contester, c'est qu'il va totalement et irrémédiablement bouleverser la vision du monde dont il va entièrement redessiner la carte. Et il va être à l'origine d'une première vague de départ vers le continent américain. Un engouement pour des nouvelles terres et une course à l'émigration qui, nous allons le voir, ne faisaient là que commencer…

 

Quand peut-on situer précisément le début des mouvements migratoires dont Le Havre n'a cessé d'être une plaque tournante jusqu'au milieu du XXe siècle ? Pour Jean Legoy, il faut remonter jusqu'aux temps où la cité océane surgissait des marais de l'estuaire. « Qui a donné le premier coup de pioche ?, s'interroge-t-il dans un ouvrage publié sous la direction de John Barzman et Eric Saunier, Nous ne le savons pas. Mais les rôles des travaux conservés aux Archives Municipales du Havre révèlent que, parmi les 53 ouvriers employésla deuxième semaine de travaux, il y a huit Bretons. La main d’œuvre locale, décimée par une épidémie de peste, et peut-être aussi lasse de répondre au service obligatoire de la corvée royale, est largement complétée en 1518 par 200 pionniers (2) Bretons. Et, il ajoute : Ils sont encore 75 en 1520 qui logent dans les baraques de bois élevées sur les « perreys » de galets (Combien de ceux-là, « aux premières loges », seront victimes de la funeste « Male Marée » du 15 janvier 1525 ?) . Ils resteront au Havre jusqu'à l'achèvement des principaux travaux, c'est-à-dire vers 1530 (3) ». Ces pionniers bretons, venus en nombre mettre leurs bras au service de la ville naissante ne sont-ils pas à considérer comme les premiers émigrants, même s'il s'agissait alors d'une migration ponctuelle et temporaire et qu'ils retournèrent dans leur province d'origine au bout de quelques années ? (4)

 

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Alors que le XVIe siècle pointe tout doucettement le bout de son nez, un événement va totalement redessiner la carte du monde connu et susciter nombre de vocations au départ vers de mirifiques horizons : La « découverte » des Amériques. « Le succès de Colomb a provoqué en Europe un étonnement sans bornes. Un désir fou d’aventures et de découvertes comme on n’en a jamais vu s’empare des gens : toujours la réussite d’un individu courageux suscite la vaillance et la bravoure de sa génération. Tous ceux qui sont mécontents de leur état et de leur position, tous ceux qui se croient méconnus et sont trop impatients pour attendre, les cadets de famille, les officiers sans emploi, les bâtards des grands seigneurs et les sombres compagnons que la justice recherche, tous veulent partir pour le Nouveau Monde. Princes, négociants, spéculateurs arment tout ce qu’ils peuvent comme bateaux », a écritStefan Zweig, dans la biographie qu'il a consacrée à Magellan en 1938 (5).Pour exploiter ces colonies lointaines que se sont constitué la France aux Indes occidentales (6) et en Guyane, il est nécessaire de recruter des colons. Même si ces mouvements massifs de migration concernèrent en tout premier chef l'Espagne, le Portugal, la Hollande et l'Angleterre, ils en touchèrent néanmoins, dans une bien moindre mesure, la France. Les campagnes de recrutement qui battent la campagne (au sens propre comme au figuré) et les candidats colons affluent, au Havre notamment, où des navires affrétés tout spécialement vont les conduire à destination..

 

01 Bassin de la Barre

Très vite, Le Havre va devenir l'un des pôles d'attraction, l'une des plaques tournantes de l'émigration vers le nouveau monde. Nous en voulons pour exemple les trois navires, La victoire, La catholique, La Cardinale, qui, en 1627, mettent la voile vers cette nouvelle terre qui promettait une vie meilleure aux candidats à l'exil, emportant ces volontaires, parmi lesquels on comptait, entre autres, 52 Havrais, 16 Honfleurais, 13 Fécampois et 13 Rouennais, pour la plupart pauvres hères, manouvriers sans emploi, artisans ruinés, paysans sans terre, comme en témoigne Robert Louis Stevenson dans « L'émigrant amateur » : « En parcourant le pont pour jeter un coup d’œil sur mes compagnons de traversée, étrangement assemblés, tirés de tous les coins de l’Europe septentrionale, je commençai à comprendre pour la première fois la nature de l’émigration. (…) autour de moi je voyais surtout des citoyens paisibles, rangés, soumis, des pères de famille brisés par l’adversité, des hommes faits qui n’avaient pas réussi à percer, des gens qui avaient connu des jours meilleurs. La médiocrité prédominait : entrain médiocre et médiocre endurance. En un mot, je ne participais pas à une équipée impétueuse, conquérante comme celles qui ont balayé Mexico ou la Sibérie ; tel Marmion, je me trouvais, « dans la défaite, entraîné par les fuyards » (7).

Les Protestants, eux aussi, se pressaient sur les quais du départ, eux qui n'étaient guère en odeur de sainteté dans notre beau pays, harcelés, traqués, persécutés, assassinés même parfois. Ils ne tardèrent pas à considérer la découverte de ces nouvelles terres comme une bénédiction, y voyant l'opportunité de vivre et de pratiquer leur religion en toute liberté.

 

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Certaines de ces expéditions tournèrent parfois au désastre. Manque de préparation, insuffisance des vivres embarquées, exiguïté et conditions de vie déplorables à bord. Un chroniqueur apporte le témoignage de ce voyage au cours duquel « des 300 colons partis pleins d'espoir des côtes de France, moins de 40 survécurent à cet horrible voyage ». Fort heureusement, tous ne se terminèrent pas de cette atroce manière. Souvent mieux organisés, mieux préparés, les départs du Havre et de Lorient avaient permis vers l'an 1600 d'acheminer quelque 7.000 colons vers leur terre d'accueil.

En 1717, pour favoriser la colonisation de la Louisiane, dont la France avait pris possession en 1682, la Compagnie d'Occident, puis la Compagnie des Indes en 1719, on assiste à de nouvelles campagnes de recrutement. Aux conditions extrêmes qui attendent les volontaires, chaleurs effroyables, végétation exubérante et marécages putrides, qui découragent d'emblée les candidatures, s'ajoutent les conditions dans lesquelles celles-ci sont faites. « Par le mauvais recrutement des colons expédiés, et plus encore par son manque absolu d'organisation, elle aboutit à un véritable désastre », écrivait Pierre Heinrich en 1907 (8). Faut dire que, pour remédier à la crise des vocations, on n'hésite pas alors à embarquer, de force si nécessaire, les vagabonds, les repris de justice et, en règle générale, tous ceux qui se sont rendus coupables d'ivresse sur la voie publique, d'une parole déplacée ou tout simplement d'acte de désobéissance. Et puis, comme on a « tout prévu », on adjoint à ces hommes tout ce qui peut se trouver de saltimbanques, de maraudeuses, d'ouvrières sans travail, et, allez, pourquoi pas, de prostituées qui tiendront lieu de compagnes à ces messieurs.

 

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La déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique, le 4 juillet 1776, et surtout la Révolution Française de 1789, vont donner une nouvelle impulsion à l'émigration des Européens vers le nouveau monde. « Combien furent-ils à émigrer aux États-Unis ?, s'interroge Claude Fohlen dans la Revue Européenne des Migrations Internationales. Une fois de plus, on en est réduit à des hypothèses. On estime à 25 000 le nombre des émigrés royalistes, y compris ceux de Saint-Domingue ». À quoi, nous dit l'auteur, il faut ajouter les révolutionnaires modérés effrayés par les dérapages du nouveau régime, les républicains menacés par les coups d’état du Directoire, les républicains ou royalistes bannis par l'Empire, les bonapartistes ou républicains chassés par le retour de la monarchie et les prêtres catholiques, nombreux à fuir les persécutions révolutionnaires (9). Et puis, pour notre part, nous y joindrons tous ceux que la perspective d'une vie meilleure avait engagé dans cette voie. Ce qui, convenons-en, faisait, rien qu'en ce qui concerne les Français, un nombre non négligeable de candidats au départ.

 

(À suivre)

1) « Histoire de la vie et des découvertes de Christophe Colomb », Fernand Colomb, traduction et annotations d'Eugène Muller, 1879.

2) Nom que l'on donnait autrefois aux terrassiers.

3) « Migrants dans une ville portuaire : Le Havre (XVIe-XXIe siècle) », Jean Legoy, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2005.

4) Nous reviendrons dans un futur billet sur la présence des Bretons au Havre sur les raisons pour laquelle des pionniers bretons étaient présents en nombre sur le chantier du port dès 1518.

5) « Magellan », Stefan Zweig, 1938.

6) Nom que l'on avait donné à l'époque aux îles antillaises.

7) « L'émigrant amateur », Robert Louis Stevenson, http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/109

8) « La Louisiane sous la Compagnie des Indes (1717-1731) », Pierre Heinrich, Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 1908.

9) « Perspectives historiques sur l'émigration française aux États-Unis », Claude Fohlen, Revue Européenne des Migrations Internationales, 1990.