Une tempête

« Il y avait bien eu une brève accalmie. Une journée à peine. Puis, de nouveau, depuis plusieurs jours, c’était un véritable déluge qui s’abattait sur la ville. De jour comme de nuit, sans discontinuer, des trombes d’eau balayaient inlassablement les rues de la cité et le port. Fatalistes, les Havrais se faisaient peu à peu à l’idée que cela n’était pas prêt de s’arrêter.

Et comme si cela ne suffisait pas encore à leur malheur, la mer, à son tour, s’était mise de la partie. Comme elles l’avaient déjà fait à plusieurs reprises dans le passé, les grandes marées semblaient avoir décidé de rappeler aux hommes que l’océan ne renonçait, et ne renoncerait, jamais à reprendre possession de cette portion de sables et de marais sur laquelle l’homme avait bâti, il y avait à peine plus de deux siècles et demi, cette ville et ces quais, comme pour lui lancer un défi.

Ce matin-là, la mer avait submergé le Perrey, s’était heurtée aux falaises de Chef-de-Caux avant de recouvrir la mare aux Huguenots. En ville, elle avait débordé du grand quai, puis s’était engouffrée dans la grande rue Saint-Michel et les rues environnantes. Après avoir noyé sous plusieurs pieds d’eau tout ce qui se trouvait à l’intérieur des remparts, l’eau s’était engagée sous la porte Richelieu et dans la brèche ouverte dans l’enceinte de la ville pour envahir les faubourgs. À leur tour, la plaine d’Ingouville et le cimetière Saint-Roch avaient été submergés par un torrent d’écume et de boue qui était venu s’échouer sur les premiers contreforts du Bas-Sanvic.

 

Toute activité avait cessé brutalement. Les commerces avaient fermé leurs portes. Les marchands ambulants, les pieds dans l’eau, avaient, à la hâte, remballé leurs marchandises et replié leurs étals. Les travaux du nouveau bassin avaient été interrompus par la force des choses, totalement immergés. L’entrée du port avait bien sûr été interdite dès les premiers signes de la catastrophe et toute navigation avait été suspendue. Chacun, chez soi, avec sa famille ou aidé par quelque ami, s’employait à mettre à l’abri tout ce qui pouvait l’être encore.

Une fois de plus, les premières et principales victimes de ces épouvantables intempéries avaient été les pauvres, les démunis, les vagabonds. Plusieurs d’entre eux avaient été emportés par les flots déchaînés et s’étaient noyés sous les yeux horrifiés de leurs compagnons d’infortune, totalement impuissants à leur venir en aide. L’hôpital d’Ingouville, totalement débordé, n’en pouvait plus d’accueillir tous ceux, hommes, femmes, vieillards, enfants, dont la situation précaire, l’état de santé et la détresse s’étaient brusquement aggravés. »

La jetée pendant la tempêteCe petit extrait d’un roman sans prétention (1), qui nous relate une tempête totalement imaginaire frappant Le Havre en 1790, nous permet de faire la transition entre le XVIIIe siècle, que nous avons quitté à la fin du premier volet de ce billet, et le XIXe qui s'ouvre devant nous…

 

Le XIXe siècle est tout juste commencé que les rafales s’abattent à nouveau sur la ville.Alphonse Martin, encore lui,évoque la tempête de1803 : « Par sa proximité de la mer, du côté du Perrey, Ingouville était quelquefois inondé, à tel point que les communications entre les habitants se trouvaient interrompues ; ainsi, en 18o3, la mer ayant rompu un bâtardeau facilitant le passage entre la mare aux Huguenots et les fortifications, le pré et les environs de Saint-Roch furent inondés ; les habitants du Perrey étaient obligés de traverser le Havre pour se rendre au bourg d’Ingouville (2) ». Plusieurs tempêtes et ouragans, entraînant des pertes considérables sévirent en 1808. En novembre puis en décembre 1810, des tempêtes rompent des digues, la ville et la plaine sont inondées par la mer, la mer atteint les marches du Palais de Justice (actuel Muséum). En 1811, Leure subit à nouveau des dégâts considérables, du fait de la rupture d’une digue. En 1837, un violent coup de vent s’attaque à la plage, au sud de l’épi Saint-Roch, ouvrant une brèche où la mer s’engouffre et submerge une grande partie de la ville allant d’Ingouville et de Graville. En 1841, un nouvel ouragan s’attaque à la falaise, provoquant d’importants éboulements au Cap de La Hève. Encore des tempêtes, encore des grandes marées, encore des inondations dans les quartiers de la ville basse en 1863. Dans les colonnes du journal Le Monde Illustré, un court article évoque l’ouragan du 14 janvier 1865 en ces termes : « L’épi Saint-Roch a été fortement endommagé, et le mât de Bléville a été rompu en trois morceaux. Une partie considérable de la plage est jonchée de débris de cabanes, de pals, de hangars, d’embarcations et d’épaves de toute nature »(3). On enregistre également des tempêtes d’une très grande violence et des averses diluviennes en 1874. Les rendez-vous que se sont donné la pleine mer, les grandes marées et les violentes bourrasques entraînent de nombreux dégâts.

Le boulevard après la tempête

« La tempête du 12 mars 1876 est, au vu des dégâts matériels, le phénomène éolien le plus violent recensé sur toute la période et elle mérite à ce titre le terme d’ouragan », relèvent les auteurs de l’étude parue dans la revue « Contre vents et marées », ajoutant plus loin : « C’était de toutes parts un bruit épouvantable. En même temps qu’on entendait le tapage infernal des cheminées renversées, des toitures qui s’effondraient, des vitres qui se brisaient et dont les débris voltigeaient sur la voie publique, les hurlements du vent et les mugissements de la mer mêlaient leur voix puissante à ce lugubre concert ». Beaucoup de rues, submergées, se transformèrent « en véritables lacs alimentés tant par les bouches d’égout que par les lames qui sautaient par-dessus les murs du quai (4) ». Les établissements de bain du rivage, en première ligne, furent, comme souvent, mais sans doute plus violemment que jamais, livrés à la fureur des vagues et des galets.

En 1890, une série de tempêtes endommage une partie de la ville et du littoral. Comme souvent, elle coïncidait avec une grande marée. Le niveau des bassins monta très rapidement et, bientôt, l’eau envahit les quais et les rues de la cité. Dans certaines rues, l’eau monta jusqu’à un mètre de haut et sur le littoral, la vague recouvrit sans retenue les boulevards longeant la plage. « Les témoins parlent d’une eau qui coule « en rivière » avec un « courant irrésistible », relève-t-on dans le journal de Rouen. Le 1er septembre 1896, un ouragan provoque à nouveau d’énormes dégâts. La tempête investit une fois de plus la côte normande le 12 janvier 1899. Le journal Le Monde Illustré s’en était fait l’écho : « Cette tempête qui a sévi à la date du jeudi 12 janvier correspondait avec l’une des plus hautes marées de l’année », pouvait-on y lireen introduction à un article qui précise plus loin : « Les becs de gaz de la jetée ont été brisés. Il ne reste plus rien de l’établissement des bains dont la terrasse s’est effondrée. Boulevard Maritime, le garde-fou est brisé sur une longueur de cent mètres. Plusieurs canots de pêche ont été démolis par les lames, ainsi que plusieurs cabanes construites sur le galet. Toutes les caves des commerçants des qurtiers Saint-François et Notre-Dame sont pleines d’eau »(5).

La grande jetée pendant la tempêteDes orages et des tempêtes, il en sévit aussi quand le XXe siècle fut venu. En août 1923, un cyclone balaya la ville et la plage, emportant dans sa fureur 200 cabanes de plage. En 1936, des vents violents de 235 km/h sont enregistrés sur le littoral. En 1964, un nouvel ouragan, avec des vents soufflant à 200 km/h sur la falaise, provoqua de graves dégâts. Le 16 octobre 1987, des vents de 180 km/h balaient la région, occasionnant, là encore, d’importants dégâts. En 1990, de fortes tempêtes frappent la région et tout particulièrement le cap de la Hève. On a tous en mémoire la tempête dite « du siècle » qui, le 26 décembre 1999, s’abattit sur le nord de la France avec une violence inouïe, dévastant tout sur son passage, semant partout la désolation que l’on sait. Au Havre, les pluies torrentielles qui accompagnèrent cet événement climatique engendrèrent d’importantes inondations qui succédèrent à celles qui s’étaient déjà produites au mois de mai.

J’espère que cette évocation de la « Bête du Chaos » vous a plu et que cette longue énumération des orages et des tempêtes qu’eut à subir Le Havre au cours des cinq siècles de son existence ne vous aura pas semblé par trop fastidieuse, et que cela ne vous aura pas découragé d’aller jusqu’au terme de votre lecture. Toutes vos remarques, observations et critiques seront, comme à l’habitude, les bienvenues. Merci à vous pour votre fidélité et votre complaisance.

1) « Les moulins du Perrey », roman que votre serviteur commit il y a bientôt 25 ans, et dont l'action se déroulait au Havre pendant les événements révolutionnaires de 1789.

2) « Les origines du Havre : Histoire de Leure et d’Ingouville », Alphonse Martin, 1883.

3) « L’ouragan du 14 janvier », Le Monde Illustré du 28 janvier 1865.

4) «  les tempêtes dans l’aval de la Seine entre 1750 et 1930 », Contre vents et marées, janvier 2013.

5) « La tempête de la côte normande », Le Monde Illustré du 21 janvier 1899.