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À l’extrémité de la rue du Cadran, écrit Charles Vesque dans son « Histoire des rues du Havre », « se trouvait un égout se déversant sous une maison de la rue de la Corderie », et qui, précisément parce qu’on avait construit une maison juste au-dessus sans se soucier des conséquences, débordait allègrement à chaque fois qu’un orage s’abattait sur la ville, et inondait toutes les rues adjacentes. Cet égout sournois, les Havrais lui avaient donné un surnom : Ils l’avaient affublé du nom évocateur de Chaos.

Et, l’imaginaire faisant comme souvent le reste, le Chaos ne tarda guère à donner naissance à une légende : Celle de la Bête du Chaos. « Un jour que nous questionnions notre grand-mère à ce sujet, raconte l’abbé Malais, cité par l’auteur de l’« Histoire des rues du Havre », la brave femme nous assura que la Bête du Chaos était comme un grand cygne blanc qui habitait cet égout ». C’était, il est vrai, un temps où, au Havre, on croisait encore des loups-garous et des revenants. À une voisine qui mettait en doute l’existence de la Bête, cette brave grand-mère rétorqua avec aplomb : « Avez-vous connu la mer Iger ? ». Et, comme l’autre répondait : « Mais non, elle était morte avant que je fusse née », l’aïeule affirma : « Eh bien ! La mère Iger, elle, a vu la Bête du Chaos ! (1»

 

La plage de Sainte-Adresse

Aussi, il ne fait guère de doute qu’à une certaine époque, dans bien des esprits, la Bête du Chaos, allégorie terrifiante des intempéries et des tempêtes qui, en règle quasi-générale, surgissait de son antre souterrain de la rue du Cadran dès qu’Éole et Neptune déversaient sur le port et la ville leur courroux et leur fureur pour venir les tourmenter et les persécuter en semant sur son passage immonde le désordre et la désolation.

Et ce fut, hélas, souventefois le cas. La bête du Chaos ne chômait guère et elle vint souvent tourmenter les Havrais, noyer leurs rues et leur vie sous le flot déferlant et dévastateur, sans égard aucun pour les efforts déployés par ceux-ci pour maintenir leur ville présentable et praticable, à défaut d’être belle et confortable.

Avec tout le respect que nous lui devons, on s’explique assez mal comment Monsieur Frédéric de Coninck a pu écrire dans l’un de ses ouvrages : « Les orages sont rares au Havre et les ouragans y sont à peu près inconnus.(2) » Tout au contraire, dans une étude de la revue « Contre vents et marées » sur les tempêtes dans l’aval de la Seine entre 1750 et 1930, les auteurs, Maria-Carmen Gras et Emmanuel Garnier, ont recensé, entre 1750 et 1938, pas moins de 139 épisodes venteux supérieurs à la Force 5 sur l’échelle de Beaufort, ajoutant qu’il est probable qu’un certain nombre de tempêtes n’a pas été relevé. D’autre part, l’étude met l’accent sur la position du Havre (et d’Honfleur), soumise selon elle à une « vulnérabilité spécifique » dans l’estuaire de la Seine(3). Ajoutons à cela que l’absence d’exhaussement des quais et de la ville joua très souvent le rôle de facteur aggravant. Une anomalie qui, malgré les tentatives de correction, continuera à susciter bien des soucis aux habitants des quartiers proches du port et du perrey.

 

Ravages causés par l'ouragan

De mémoire d’Historien, le premier épisode de cette longue série de catastrophes se déroula le 15 janvier 1525. Connu sous le nom de « Male Marée », l’ouragan submergea la ville, emporta et broya 28 bateaux de pêche, causant la mort de plus de 100 personnes et détruisant la modeste chapelle Notre-Dame. « Couplée à un fort coefficient, cette tempête provoqua une terrible marée au Havre que rien ne pouvait arrêter. 
L’eau recouvrit le sol non exhaussé voir même situé
en contrebas du niveau de la mer et détruisit les rues, les places et de nombreuses maisons de la ville en plein développement. Depuis ce jour et jusqu’à la révolution française, une messe et une procession commémorèrent ce triste événement dont il ne reste aujourd’hui aucune trace pas même une petite plaque », écrit l’ami Goé sur son blog http://franciscopolis.canalblog.com/ (4).

Les tempêtes et les ouragans s’enchaînent. La Bête du chaos surgit encore de son antre en 1606, à Pâques, quand un ouragan dévaste la ville, ravageant tout particulièrement les barres, les épis, les jetées, les quais et les fontaines. En 1646, des tempêtes s’en prennent aux épis. Six d’entre eux sont touchés, des planches sont arrachées, des cases sont vidées de leurs pierres. La jetée nord n’est pas épargnée. Les parois et la barre sont détruites et la tête de digue fortement endommagée. En 1662, Un cyclone ravage les installations du port. Les sept épis et jetées de bois disposés sur le littoral qui va de Sainte-Adresse jusqu’au Havre sont totalement détruits. En 1664, une grosse tempête a pour conséquence l’obturation du port. Un port qui est encore totalement paralysé à la suite d’une tempête en octobre 1674. En 1678, les éléments déchaînés entraînent des dégâts considérables à l’entrée du port. Le grand épi de Sainte-Adresse n’est pas épargné. En août 1696, un ouragan s’abat sur la région et dévaste tout.

 

Le gros temps au Havre

Le XVIIIe siècle connaîtra lui aussi son lot de tempêtes, d’ouragans et désastres. Cela débute fort alors que le siècle est tout juste né. En 1701, une série de tempêtes s’abat sur la ville, arrache les toitures. En 1705, une tempête d’une violence exceptionnelle détruit les digues, emporte une partie de la jetée en bois, coule plusieurs navires, comble de galets l’entrée du port et inonde la ville et la plaine de Leure. L’année suivante, une série de tornades déferle sur la ville, provoquant d’importants dégâts. En 1711, une partie de la jetée est emportée par une terrible tempête. La jetée n’est pas plus épargnée en 1715 lors d’une tempête qui, en plus, remplit le port de galets, inonde la plaine de Leure et coule plusieurs navires. En 1716, une marée joue les prolongations, en durant quelque 24 heures, entraînant d’importantes inondations. En 1733, la mer déchaînée et impitoyable détruit les épis. En 1764, un nouvel ouragan déferle sur la ville et, cette fois, les vents sont si violents que la mer reste haute pendant près de 20 interminables heures. L’année suivante, une forte tempête,provoque, elle aussi, d’énormes dégâts. Pour quelle raison les Havrais donnèrent-ils à cette dernière le nom de « Coup de vent de Saint-François » ? Coïncidence avec la fête du saint patron du quartier ou parce que ce quartier, précisément, fut particulièrement frappé par ce phénomène climatique ? En 1778, nouvel ouragan. Entre 1792 et 1798, la plaine de Leure se trouve régulièrement inondée. Puis un autre ouragan encore en 1800, histoire de terminer le siècle « en beauté », si l’on peut dire : « Le 10 novembre 1800, une tempête épouvantable vint ravager les environs du Havre, notamment Ingouville. La bourrasque, commencée à six heures et demie du matin, ne s’apaisa qu’à deux heures du soir, après avoir abattu beaucoup d’arbres fruitiers et de haute futaie, découvert, pour ainsi dire, toutes les maisons dont la toiture était en ardoises, et un tiers des bâtiments couverts en tuiles ; la perte fut évaluée à 40,000 fr. pour Ingouville », écrit Alphonse Martin dans son « Histoire de Leure et d’Ingouville (5) »

                                                                                                                                                                               (A suivre)

 

1) « Histoire des rues du Havre », Charles-Théodore Vesque, 1876.

2) « Le Havre, son passé, son présent, son avenir », Frédéric de Coninck, 1859.

3) «  les tempêtes dans l’aval de la Seine entre 1750 et 1930 », Contre vents et marées, janvier 2013.

4) http://franciscopolis.canalblog.com/archives/2017/08/13/35578677.html

5) « Les origines du Havre : Histoire de Leure et d’Ingouville », Alphonse Martin, 1883.