Fête de la Scie 2018Fête de la Scie 2018 (Photo Karine Hatton)

Les 7 et 8 avril 2018, la ville d’Harfleur était le cadre de la traditionnelle fête de la Scie. Durant deux jours, les nombreux visiteurs ont pu découvrir au hasard de leurs déambulations les animations qui émaillèrent ces deux journées de fête. Parade des gueux, camps médiévaux, expositions, concerts, spectacles, restauration, marché artisanal et associatif, concours de costumes et de masques, jeux, espace dédié aux enfants, constituaient le copieux menu de cette « fantaisie médiévale » pour le plaisir des grands et des moins grands. L’occasion de se replonger pendant quelques heures, par le miracle de l’imaginaire, dans le riche passé de la cité médiévale et du souverain port de la Normandie historique.

 

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L’occasion aussi pour les petits curieux incorrigibles que nous sommes de nous interroger sur les origines de cette fête ancestrale ressuscitée en 1986 grâce à la municipalité soucieuse d’effectuer un travail de mémoire et de valoriser les traditions et l’Histoire de la ville d’Harfleur, et de découvrir par la même occasion comment cette fête populaire impliqua la ville du Havre jusqu’au milieu du XIXe siècle.

L’immense majorité des sources situe la première mention connue de cet événement à l’an 1551. Mais si l’on admet que cette manifestation populaire coïncidait avec le mardi gras et le carnaval qui avait lieu chaque année à cette époque, et dont les origines se situent très probablement dans une fête païenne qui consistait à célébrer la fin de l’hiver, il y a tout lieu de supposer qu’elle ne soit qu’une variante ou une transposition de la dite fête.

 

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Alors, que se passa-t-il au milieu du XVIe siècle à Harfleur pour que le carnaval du mardi gras devienne la fête de la Scie ? Il nous faut, pour essayer de le comprendre, feuilleter quelques pages de la riche Histoire de l’ancien souverain port du royaume. En ce temps-là, Charles de Cossé Brissac avait reçu la charge de capitaine des armées du Roi et, de ce fait, était, depuis 1544, capitaine de la place du Havre et d’Harfleur. Ce seigneur, dont la famille était originaire du Poitou (Tiens, tiens, comme un certain Guyon Le Roy, seigneur du Chillou), était, nous dit-on, d’une générosité proverbiale et n’avait cessé de combler les Harfleurais de ses attentions et de ses bienfaits (1). En reconnaissance pour les hauts faits d’armes qu’il avait à son actif, Charles de Cossé Brissac s’était vu nommé, le 10 juillet 1550, Maréchal de France. Les Harfleurais, dès lors, n’eurent de cesse de fêter cette « promotion » en lui manifestant toute leur reconnaissance et en l’honorant comme, à leurs yeux, l’homme le méritait. Et c’est donc à l’occasion du traditionnel carnaval du mardi gras qu’ils lui auraient demandé la permission d’utiliser son blason comme emblème de leur fête. Un écusson sur lequel figuraient trois lames de scie d’or et deux bâtons de maréchal.

De bon grâce, le Maréchal accepta la proposition qui lui était faite par ses administrés, se prêtant même au jeu en précédant le cortège des joyeux drilles qui déambulaient dans les rues de la ville.

 

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Voilà pour la tentative d’explication des origines de cette fête de la Scie. Du moins, du nom qui lui a été donné à cette époque. Et jusqu’à ce qu’il nous en soit fourni une autre, il nous faudra bien nous en contenter. Elle n’est pas loin, en tous cas, de faire l’unanimité. Si ce n’est que dans l’ouvrage qu’il a consacré à la Fête de la Scie, Jean Louis Thibon émet de sérieuses réserves sur cette version des faits qui met en scène, comme c’est souvent le cas dans ce type de « légendes », un noble au grand cœur. Trop facile et un peu trop « cliché », selon lui. Il fait simplement remarquer que le carnaval n’a de sens que celui de permettre aux gueux, une fois par an, de se défouler et d’inverser les rôles. Le temps d’une journée, le gueux devient prince et le prince devient gueux. « Il est donc, en déduit-il, peu probable que le nom de "Fête de le Scie" soit un hommage à un personnage célèbre » (2).

Peut-être, après tout, ne s’agissait-il tout simplement qu’une variante d’une de ces fêtes qui, dans plusieurs villages, à certains jours de l’année, réunissaient les jeunes gens, lesquels, parés de rubans et entourés de grelots, allaient dans les villages circonvoisins, danser, équipés de ce qu’ils appelaient des gambières, ponctuant leurs danses de sauts et de bonds dont le bruit faisait l’amusement des enfants et même des plus grands.

 

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La manifestation connut sans aucun doute un franc succès, car elle se renouvela chaque année par la suite. « Au cours de ce rassemblement populaire, on se costume, on chante, on danse et on se défoule en moquant la morale bourgeoise. Pour s’amuser, les officiers de la troupe et les élus promènent dans les rues de la ville une scie de bois qu’ils présentent aux passants, qui se réjouissent d’embrasser cérémonieusement le précieux symbole pour mieux le tourner en dérision… », peut-on lire sur le site de la ville d’Harfleur dans la rubrique consacrée à cet événement. Et l’auteur de l’article précise ensuite : « La scie est également un symbole social toute l’année durant, puisque son effigie doit être conservée dans son foyer par toute femme reconnue coupable de mauvaise conduite envers son mari. Les bâtons de maréchaux ont la même fonction pour les hommes. Ces effigies infamantes ne peuvent quitter le foyer que si d’autres, commettant les mêmes forfaits doivent en supporter à leur tour la garde (3) ».

 

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On le voit, plus tard, le blason des Cossé Brissac fut donc remplacé par une scie symbolisant les armes du vaillant capitaine et de deux bâtons « friseux » représentant les bâtons de maréchal. Et puis, chose qui peut effectivement paraître surprenante, le rituel voulut bientôt que la marche des Gueux de l’époque conduisît les participants jusqu’à la ville voisine mais néanmoins rivale du Havre. Arrivés devant la porte d’Ingouville (Porte Richelieu), les Harfleurais, munis des précieux sésames qu’étaient la scie et les bâtons « friseux », en faisaient ouvrir les lourds battants. Dans ses Essais archéologiques et historiques, Louis-Augustin Pinel écrivait dans le chapitre qu’il consacre à Harfleur : « Le jour du Mardi-Gras, une troupe de gens déguisés et masqués, part d’Harfleur en cavalcade et tambour battant, pour se rendre au Havre : on en ferme les portes, et la garde, un officier en tête, vient reconnaître. Au qui vive ?, on répond : « Folies d’Harfleur ». À l’instant les portes sont ouvertes, et, au milieu d’une foule immense, la folie se transporte chez le commandant de la place, chez le maire et les magistrats, auxquels on fait baiser une grande scie, portée solennellement par deux masques, ainsi qu’une espèce de sceptre orné de rubans, et qu’on appelle le bâton friseux. On chante ensuite, sur un air langoureux une longue chanson qui ne brille pas par les beautés poétiques (4) ». Dans sa Description du Havre ou recherches morales…, Auguste-Prosper Legros nous éclaire aussi sur cette manifestation : « Immédiatement la porte est ouverte, et on laisse entrer des masques à pied, à cheval ou montés sur des ânes. Leur costume a de l’originalité et une sorte de bigarrure qui fait beaucoup rire. Ils sont précédés de coureurs, suivis de tambours, de trompettes, d’instrumens. On aperçoit, pour derniers masques, deux hommes costumés d’une manière bizarre, qui portent en triomphe une scie bariolée de rubans ; à côté de ces derniers est un troisième qui tient une espèce de sceptre aussi orné de rubans qu’on appelle bâton friseux ». Et il ajoute ensuite : « Cette mascarade se dirige chez le maire de la ville, le commandant de la place et les principales autorités. Dans chacune de ses visites elle chante une chanson de circonstance, donne la scie à baiser et se retire après avoir pris quelques rafraîchissemens ; puis elle retourne à Harfleur avec la même pompe (5) ».

 

Fêtes à Harfleur

Les révolutionnaires de 1789, voyant sans doute dans la fête de la Scie un hommage un peu trop appuyé à un noble honni, y mirent un terme. Toutefois, en des temps plus cléments, les Harfleurais la remirent à l’ordre du jour en 1822. Cela ne fut pas au goût de tout le monde comme en témoigne l’article au vitriol paru dans les colonnes du journal Le Miroir des spectacles, des lettres, des mœurs et des arts… du 28 février 1822, dont l’auteur écrivait : « L’exécution de cette gothique mascarade a été moins bien accueillie que ne l’espéraient ceux qui ont eu la malheureuse idée de la rétablir. Le public a sifflé très-impoliment le fort d’Harfleur qui représentait sa défunte excellence ; l’habit de maréchal, colporté dans les cabarets, a été déchiré de la main de quelques vilains… c’est cette noble scie qui était l’objet spécial de la fête, on a encore sifflé la scie (6) ».

Conséquence ou non de cette désaffection, la fête fut organisée pour la dernière fois (au XIXe siècle) en 1830. La suite de l’Histoire, nous la connaissons puisqu’elle nous est contemporaine. La fête va renaître au XXe siècle, en 1986, sous l’impulsion d’une municipalité soucieuse de renouer le lien avec l’Histoire de la ville et son patrimoine.

Il reste toutefois un autre mystère sur lequel nous ne sommes toujours pas parvenus à lever le voile, pour autant que nous soyons en mesure de le faire un jour. Qu’est-ce qui a bien pu inspirer cette longue cavalcade des Harfleurais jusqu’à la voisine havraise ? Qu’est-ce qui a bien pu la justifier ?

Était-ce, comme le suggère le site http://harfleur-histoireetpatrimoine.over-blog.com, en ces temps fortement agités par la rivalité entre communautés religieuses, une façon de rappeler que « lors du siège de Paris par Henri IV, Brissac, un catholique, capitaine de la place de Paris, ouvrit les portes de la ville au roi protestant sans combattre ». Ou, comme on peut le lire sur le même blog, une sorte de « mise en scène qui permettait aussi de régler ses comptes avec la nouvelle ville du “Havre de Grâce” qui supplantait petit à petit la ville qui l’avait fait naître ». À moins que ce ne soit pour une toute autre raison qui nous restera probablement totalement et à jamais inconnue…

 

 

 

 

 

1) Recherches historiques sur la ville d’Harfleur, Monsieur Le Tellier (ancien maire d’Harfleur), 1841.

3) Source « www.harfleur.fr »

4) « Essais archéologiques, historiques et physiques sur les environs du Havre », Louis-Augustin Pinel, 1824.

5) « Description du Havre, ou Recherches morales et historiques sur les habitans, le port et les principaux établissemens de cette ville », Auguste-Prosper Legros, 1825.

6) «  Le Miroir des spectacles, des lettres, des mœurs et des arts… », 28 février 1822.