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L’Histoire l’a démontré, toutes les belles mesures mises en place par Charlemagne et ses héritiers pour s’opposer aux incursions des hommes du Nord, notamment cette armada de grands bateaux plats qui, toujours armés et équipés, stationnaient à l’embouchure des fleuves, n’avaient guère été efficaces. S’il en avait été autrement, la Normandie ne serait jamais devenue la Normandie. Et le promontoire du pays des Calètes, qui n’avait pas été oublié dans ce dispositif défensif, devint bientôt le point de passage obligé des envahisseurs scandinaves sur la route qui allait les conduire jusqu’à Paris et jusqu’au cœur de la France.

En 911, le viking Hrolf le Marcheur (1), passé à la postérité sous le patronyme de Rollon, avait obtenu du Roi des Francs Charles le Simple la cession du comté de Rouen (dont on ne connaît pas réellement l’étendue, sans doute une vaste région incluant une large partie de l’ouest de la Neustrie). Avant cette transmission de pouvoir, le pays était dépeuplé, les temples ruinés, les villes sans défense, conséquences des méfaits et des pillages qui, durant des années, avaient été le lot des habitants de la région, chaque été, avec le retour des pirates scandinaves. Rollon, qui s’était engagé, en vertu des accords de Saint-Clair-sur-Epte, à protéger l’estuaire de la Seine, Rouen, devenue capitale normande, et Paris des incursions de ses condisciples scandinaves, commença par y rétablir l’ordre, protégea l’agriculture, dota les églises et releva les murailles des cités. C’est sans doute vers cette époque, estime Alphonse Martin dans « Histoire du Chef-de-Caux et de Sainte-Adresse » (2) « que l’on peut faire remonter la fondation de la petite ville et du port du Chef-de-Caux, qui ont existé vers le Sud-Ouest de la commune actuelle de Sainte-Adresse, suivant l’opinion des historiens et les documents », documents que, par ailleurs, il mentionne dans son ouvrage.

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Ces fameux documents sont en effet d’anciens titres datant du XIe siècle, cités par Jacques-Élie de Lambardie dans Mémoire sur les côtes de la Haute-Normandie, publié en 1789. L’église paroissiale du Chef-de-Caux, découvre-t-on dans ces documents, était placée sur le banc de l’Éclat, à 700 toises (1,364 mètres) du cap de la Hève actuel. Et il est fort probable que Lambardie ait tout à fait raison quand il estime que, de la manière la plus naturelle qui soit, la construction de cette église ait accompagné ou suivi de près la fondation de la ville et du port. Par ailleurs, dans Mémoires sur le port, la navigation, et lecommercedu Havrede Grâce, Louis Augustin Pinel affirme qu’il est « certain que le cap s’étendait bien plus loin dans la mer. Au XIIe siècle, le cap s’étendait jusqu’au banc de l’Éclat, et l’église paroissiale n’en était pas éloignée, il s’est éboulé sept cents toises de falaises depuis ce temps(3) ». Alexandre Eyriès (4) et Ernest de Fréville (5) lui emboîtèrent le pas en affirmant que « l’église du Chef-de-Caux était assise sur le terrain dont l’Éclat n’est que le fondement » pour le premier, et « qu’à une certaine époque, à la vérité très-éloignée, le banc de l’Éclat, aujourd’hui à 600 mètres du rivage, faisait partie de ce cap », pour le second.

L’effondrement de la falaise, attesté par une ordonnance du Roi Charles V datée de janvier 1373, avait causé la disparition et la mort de bon nombre d’habitants et la ruine d’une ville et d’un port qui avait joué jusque-là pleinement le rôle d’avant-poste et de gardien de l’estuaire, servant tout à la fois de port militaire pour la défense de l’estuaire et de port d’allège pour les navires marchands dont le tirant d’eau ne leur permettait pas de s’engager dans le chenal d’Harfleur ou de remonter la Seine jusqu’à Rouen. Il est fort vraisemblable, du reste, qu’une enceinte fortifiée protégeait le port et la cité des agressions extérieures et qu’une garnison était affectée à demeure à la surveillance et à la défense du site. Alphonse Martin, précise même qu’Albert de Larbre, généalogiste à Bléville, dont il salue les patientes recherches, avait évalué cette garnison à 500 hommes, parmi lesquels on comptait 3 chevaliers, 20 écuyers et 185 hommes tant connétables (chargés du soin des chevaux) que sergents (6) ».

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L’histoire nous rappelle que Philippe-le-Bel, à la fin du XIIIe siècle, avait rassemblé sur les côtes de la Manche une grande armée de mer, destinée à faire face à l’Angleterre qui venait de déclarer la guerre à la France. À cette occasion, le port d’Étretat avait fourni 13 nefs. Leure, Harfleur et le Chef-de-Caux avaient aussi armé un certain nombre de navires. Trois ans après, la ville du Chef-de-Caux contribuait à un nouvel armement militaire, dans une proportion identique à celle de Leure, sa voisine. La contribution de ces deux ports, tant matérielle que pécuniaire, s’élevait au même niveau que celle de la seule ville d’Harfleur. De plus, il est à noter qu’à la fameuse bataille de l’Écluse, de sinistre mémoire, se trouvaient trois bateaux armés au port du Chef-de-Caux et commandés par des habitants de cette ville. On peut également ajouter que si les troupes anglaises, désireuses de s’emparer d’Harfleur, commencèrent par investir le Chef-de-Caux, ce n’est assurément pas le fruit d’un pur hasard. Et si l’on établit un parallèle entre le port de Leure et celui du Chef-de-Caux, force est de constater que l’importance du havre de Leure, dont nous reparlerons plus loin, devait être à une certaine époque de moindre importance, car la garnison y était alors cantonné en bien moins grand nombre.

On pourrait citer encore bien d’autres exemples révélateurs de la place et du rôle d’importance qui étaient ceux du Chef-de-Caux dans les temps anciens. À ceux qui souhaitent en connaître tous les détails, je ne saurais trop conseiller de se reporter à l’ouvrage d’Alphonse Martin « Histoire du Chef-de-Caux et de Sainte-Adresse ».

Transportons-nous à présent à l’embouchure de la Lézarde et remontons le cours de la rivière jusqu’à Harfleur, cette cité qui, à l’époque où germe dans les esprits l’idée de créer un port ouvert sur la Manche, pouvait encore s’enorgueillir du titre de « port royal », car ici se situe assurément la seconde de nos sentinelles de l’estuaire.

Harfleur vers 1845

C’est au cours du XIIe siècle que Harfleur débute véritablement une longue carrière d’avant-port de Rouen, dans le commerce, d’abord avec l’Angleterre (L’Angleterre, à cette époque, était sous domination normande et le restera jusqu’en 1204), puis avec les Castillans et les Portugais notamment, lorsque le roi accorde aux marchands étrangers des privilèges d’exonération de taxes, de droits de quai et de séjour qui favorise le développement du commerce. Une tâche dont il s’acquittera avec plus ou moins de succès, au gré des envasements du chenal de la Lézarde, suppléé autant que nécessaire par le havre de Leure, tout en assurant la surveillance et la bonne garde de l’estuaire de la Seine.

À cette époque, du port de commerce au port de guerre, il n’y avait qu’un tout petit pas. Un pas qui fut vite franchi lorsque l’Angleterre, au XIVe siècle se fit de plus en plus menaçante. Les Rois de France ordonnèrent en 1350 la construction de fortifications autour de la ville, puis autour du port vers 1390. « Au début de la guerre de Cent Ans, écrit Paul Le Cacheux dans un long document consacré à l’Histoire d’Harfleur (7), Harfleur resta d’abord un instant étrangère aux premières opérations. Mais son rôle devint important quand son Clos aux Galées et la Fosse de l’Eure devinrent la base maritime de presque tous les effectifs de la flotte française ». Et, comme sa voisine du Chef-de-Caux, la ville d’Harfleur va payer très cher son statut de sentinelle de l’estuaire. Des sièges à répétition, de longs mois d’occupation anglaise, des efforts colossaux, tant financiers qu’humains, pour la libérer du joug de l’occupant.

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À l’intérieur du Clos aux Galées, avait été concentrée la flotte de guerre et les garnisons destinées à s’opposer à l’ennemi. En dépit de cela, en septembre 1415, la ville cède sous les assauts de l’armée anglaise qui en chasse les habitants et se livre à un pillage en règle. Après une première libération en 1435, due en grande partie au sacrifice héroïque de 104 Harfleurais (les fils de ceux qui avaient été expulsés de la ville en 1415), parmi lesquels figuraient Jehan de Grouchy et Le Carnier, la ville tombe à nouveau, en 1440, aux mains des Anglais. Harfleur sera finalement libérée en janvier 1450 par le roi de France Charles VII, qui fera reconstruire la ville et les fortifications.

Malheureusement, la fin de XVe siècle devait, pour Harfleur, résonner comme un chant du cygne. Le commencement de la fin. Le chenal qui permettait aux navires d’accéder au port dans un sens, et de rejoindre la mer dans l’autre, était de plus en plus fréquemment victime d’un ensablement qui nécessitait des travaux de dragage sans cesse plus délicats à mener et toujours plus onéreux. Et les bateaux « modernes », qui avaient pris la fâcheuse habitude de grossir, d’augmenter sans cesse en taille et en volume, ne faisaient rien pour offrir des solutions, tout au contraire, à cet épineux problème qui s’avérait de plus en plus difficile à gérer. Conséquence irrémédiable de cet double état de fait : Le port d’Harfleur avançait, lentement mais sûrement, vers un déclin qui lui était irrémédiablement promis.

1) Selon certaines sources, il devait ce surnom de « marcheur » au fait que sa grande taille hors norme (pour l’époque ?) lui interdisait de monter à cheval, ce qui le contraignait à se déplacer à pied. D’autres, moins connues, estiment qu’il devait ce sobriquet au fait qu’il avait longtemps erré à la recherche d’une terre d’accueil (donc beaucoup marché) avant de se fixer en Normandie.

2) « Histoire du Chef-de-Caux et de Sainte-Adresse », Alphonse Martin, 1881.

3) « Mémoires sur le port, la navigation, et le commerce du Havre de Grâce »,Louis Augustin Pinel, 1753.

4) Essais historiques et archéologiques, Alexandre Eyriès 1824.

5) Mémoires sur le commerce maritime de Rouen, Ernest de Fréville, 1857

6) « Histoire du Chef-de-Caux et de Sainte-Adresse », Alphonse Martin, 1881.

7 « Harfleur, Répertoire Numérique des archives communales antérieurs à 1790 », Paul Le Cacheux.