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Le 7 février 1517 (1516 selon le calendrier de l’époque), lorsque François 1er signe l’acte de naissance du port du Havre, s’en remettant à son ami d’enfance et proche conseiller Guillaume Gouffier de Bonnivet pour mettre en œuvre et concrétiser sa royale volonté, il avait juste négligé un tout petit détail. Mais un petit détail qui avait néanmoins son importance : Bonnivet, ce n’est pas faire injure à l’homme, à ses qualités et à sa volonté de bien faire que le dire, était un homme de cour, un homme d’apparat, un homme de représentation. Tout sauf un homme de terrain. Et ce n’est certainement pas son titre officiel d’amiral de France, honorifique plus que toute autre chose, qui faisait de lui un marin. Or, il semble plus qu’évident que, pour mener à bien une telle mission, il fallait pour le moins avoir un minimum de connaissance de la mer, des bateaux, de la navigation, des courants, des marées.

Bonnivet va alors déléguer. Après tout, seul le résultat importe. Celui sur lequel il va jeter son dévolu pour s’acquitter de cette mission capitale n’en manque pas, assurément, lui, d’expérience. Une longue expérience. Et une vieille expérience. L’expérience que lui confère son âge, d’abord. Né vers 1447 selon certaines sources, vers 1455 si l’on en croit d’autres, il a donc, quoi qu’il en soit, entre soixante et soixante-dix ans. L’expérience de la mer et de la navigation, comme celle de la marine « royale » et du combat naval, ensuite. Car il a appris son métier sur les nefs royales de Louis XI, servi avec honneur pendant l’expédition de Naples, sous Charles VIII, avec éclat sous le règne de Louis XII, où il avait défendu Gênes, et obtenu du Roi, pour sa campagne de 1513 sur les côtes de Bretagne, une commission de lieutenant-général et chef de ses armées navales, un poste qui lui permit de s’illustrer dans la lutte contre les Anglais qui ne cessait, toujours et encore, de faire des misères à la France. À moins que ce ne soit le contraire… Et le voici bientôt, sur décision de François 1er, vice-amiral de Normandie. Il occupe les fonctions de capitaine du port de Honfleur, ce qui lui vaudra, là encore, d’acquérir une autre expérience. Celle de l’estuaire de la Seine, de sa topographie, de ses côtes, de ses particularités, de ses atouts, mais aussi de ses dangers et de ses pièges.

Son nom ? Guyon Le Roy, seigneur du Chillou.

 

Plan Havre 1530

Tout semble indiquer que cette mission n’est pas pour lui déplaire, au vice-amiral du Chillou. Mieux même, qu’il l’attendait, la souhaitait, qu’il l’espérait, et que, dans une certaine mesure, il s’y était préparé. Et qu’il l’avait minutieusement préparé. Hasard ou pas ? On est en droit de penser que cela ne l’était aucunement. Ce qui paraît évident, c’est que ce « transfert de compétence », comme on dit aujourd’hui, n’a pu s’opérer qu’avec l’aval du souverain. Ce que confirme l’acte émanant du Roi en personne et qui ordonne à Guyon Le Roy de « se transporter pour aucune noz affaires en nostre pays et duché de Normandie »(1). Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que les « affaires » en question concernent bien évidemment l’édification du nouveau havre.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, sitôt à pied d’œuvre, le vice-amiral va mener son affaire tambour battant. Le 22 février, soit à peine plus de deux semaines après que François 1er ait mandaté Guillaume Gouffier, il écrivait à Jehan de Saint-Maars, vicomte de Blosseville, capitaine de Caudebec et de la côte de Normandie : « Le Roi m’a envoyé une commission, pour faire construire et édifier un havre au pays de Caux, nommé le havre de Grasse, auquel lieu je me suis transporté avec plusieurs personnes, et j’en ai fait faire le devis que jé envoyé au Roi, et, icelui vu, ledit seigneur Roi veut que incontinent on besongne audit havre »(2).

Le 1er mars, à la demande expresse du sieur du Chillou, s’étaient rassemblés sur le site de Grâce 5 à 600 personnes, officiers du baillage, de l’élection et de la vicomté de Montivilliers, bourgeois de cette même ville, lieutenant de l’amiral à Harfleur, receveur des tailles, procureur de la ville, élus et capitaines de navire,auxquels s’étaient joints plusieurs bourgeois et habitants de cette ville et un grand nombre de maîtres maçons, de pionniers et de maîtres de navires. Comme un seul homme, toute cette belle assemblée entérine le projet d’édifier ici le futur port.

Dès le lendemain, en présence des entrepreneurs qui se sont présentés à la demande du sieur du Chillou, les travaux sont mis en adjudication. Le devis définitif est adopté dès le 4 mars et les heureux bénéficiaires ne sont autres que Jehan Gaulvain, d’Harfleur, et un certain Michel Ferey d’Honfleur, une vieille connaissance de Guyon Le Roy qui, rappelons-le, était capitaine de la ville d’Honfleur et qui lui avait servi d’intermédiaire dans l’achat d’un navire en 1516. Un prêté pour un rendu, en quelque sorte. Le 1er coup de pioche sur le chantier est, quant à lui, donné le 16 avril suivant, soixante-cinq jours après la Commission délivrée à Bonnivet par François 1er.

Comme l’a si justement souligné Philippe Barrey, « de pareilles démarches, enquête sur place, confection du devis, envoi au Roi, examen et renvoi après approbation, exigeaient des délais incompatibles avec le peu de temps écoulé entre la date de cette lettre et celle de la Commission ci-après. Il paraît incontestable que, grâce aux soins de Guyon Le Roy, l’affaire était bien mûrie, que le projet, ou l’avant-projet, était arrêté dans ses lignes essentielles lorsque, le 7 février 1517, François Ier, entrant dans la phase d’exécution, attribuait à Bonnivet les pouvoirs suffisants pour conduire l’entreprise »(3). De plus, on ne peut s’empêcher d’émettre l’hypothèse que l’affaire avait été conclue à l’avance entre le sieur du Chillou et les maîtres maçons, dont l’un d’entre eux, pour le moins, était l’une de ses « vieilles » connaissances.

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Mais là où Guyon Le Roy va montrer tout l’étendue de son potentiel et de ses ambitions, c’est lorsqu’il met en œuvre, après l’avoir sans doute longuement méditée, l’édification d’une ville là où le souverain lui-même n’ambitionnait que la création d’un port d’allège au service des Rouennais et des Harfleurais. Il semble bien qu’en effet, les travaux d’édification de la cité havraise se soient faits, au début du moins, à l’insu du souverain, dans la plus grande discrétion, en catimini, en cachette presque. Sans doute l’ami du Chillou se rêvait-il secrètement seigneur d’un domaine féodal dont il aurait pu bénéficier des honneurs… et des revenus ?

Pour parvenir à ses fins, Guyon Le Roy s’était empressé d’acquérir, dès le 6 mai, soit tout juste 3 semaines après le démarrage du chantier du port, 24 acres de terre aux abords du havre en gestation. Pour cela, il avait réuni, chez un certain Pierre Duclos, 35 paroissiens d’Ingouville auxquels il avait acheté « pour une bouchée de pain » les terrains en question. Dans quelles conditions se déroula cette fameuse réunion ? Sans doute pas dans les meilleures conditions d’équité. Plusieurs années plus tard, ces paroissiens d’Ingouville déclareront que Le Roy et ceux qui l’assistaient (parmi lesquels figurait sans doute Jacques d’Estimauville, capitaine de la marine qui avait servi sous ses ordres, et dont il avait fait son lieutenant et son homme de confiance) « avaient usé de grosses et rigoureuses menaces envers eux et tellement malmenés qu’ils avaient été contraints à passer ledit contrat »(4). C’est d’ailleurs ce qui, pour l’essentiel, vaudra au sieur du Chillou la disgrâce et la ruine qui le frappèrent en 1524. Nous y reviendrons un peu plus loin…

Quelle fut la réaction de François 1er lorsqu’il apprit, au mois de septembre, de la bouche de Jacques d’Estimauville, l’existence de cette ville nouvelle dont l’élévation avait été mise en œuvre sans qu’il en fut informé et qu’il eut donné son accord ? La confiance qu’il plaçait dans le vice-amiral du Chillou s’en trouva-t-elle quelque peu entamée ? Choisit-il, bon prince, de faire contre mauvaise fortune bon cœur ? Vit-il aussitôt tous les avantages que le royaume pouvait tirer d’une telle création ? Qui saurait le dire ? Toujours est-il que le 8 octobre 1517, le souverain signait l’acte de naissance d’une ville qui avait déjà, pour partie du moins, commencé à exister.

 

Au vieux Havre

Mais, quelles que soient ses arrières-pensées, qu’elles aient été commandées ou non par son appétit de puissance et d’argent, on ne peut assurément pas reprocher au sieur du Chillou de ne pas avoir œuvré pour le développement de « sa » ville. En la dotant tout d’abord de son Grand Quai, de sa grosse tour et de ses fortifications, même si ces dernières ne furent achevées et améliorées après qu’il eut quitté Le Havre. En y amenant l’eau potable ensuite, condition sine qua non de l’installation de potentiels habitants dans une cité déjà fortement imprégnée de l’inconfort des marais environnants. Pour ce faire, il fit amener les eaux de la source de Vitanval au moyen d’une canalisation qui vint alimenter une première fontaine près de la grosse tour, tandis qu’une autre canalisation remontait la rue Saint-Michel jusque devant la chapelle Notre-Dame. Il fit aménager, enfin, les accès de la nouvelle ville depuis la terre ferme à travers les marais. Sur son initiative, l’ancien chemin d’Ingouville est suppléé par une nouvelle voie rectiligne et surélevée. « Au centre, l’ancien chemin d’Ingouville reste courbe, mais prend le nom de Sainte-Adresse (Estimauville) car il est doublé à l’est d’une nouvelle voie reliée à la chaussée d’Ingouville par un pont franchissant le fossé de la ville. Cette rue Saint-Michel (de Paris), plus large et tracée en ligne droite, constitue ainsi l’épine dorsale de la ville » (5). Ainsi, on peut aussi lui attribuer le mérite d’avoir tracé les voies de la nouvelle cité et d’avoir dessiné les îlots destinés à accueillir les constructions des nouveaux habitants, et ce en dépit de toutes les imperfections que tentera de corriger quelques années plus tard Girolamo Bellarmato.

 

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Jusqu’en 1520, le vice-amiral persistait à résider à Honfleur, et lorsqu’il était présent sur le chantier, il semble qu’il préférait la ville d’Harfleur à celle qu’il avait entrepris de créer. Faut dire que les conditions d’inconfort et d’insalubrité ne plaidaient guère en faveur de la cité en gestation. Toutefois, dans ses mémoires, Guillaume de Marceilles rappelle : « Au temps qu’il commença à faire travailler au bâtiment de ladite ville, il fist construire pour luy et à ses dépens cet hostel pour luy servir de demeure.(6) » Avait-il eu soudain les yeux de Chimène pour sa création ? Avait-il estimé qu’il serait mieux à même de diriger les travaux en résidant sur place ? Avait-il fini par accéder à la demande de François 1er qui, se désolant de voir la lenteur avec laquelle la ville nouvelle se peuplait, lui demandait instamment de montrer le bon exemple ? Toujours est-il qu’en 1520, du Chillou se fit bâtir cet « ostel » sur la place d’armes, à l’extrémité sud-ouest de la rue saint-Michel, une bâtisse en pierres de taille, bois, briques et ardoises, flanqué de chaque côté d’une petite tour en avancée, vraisemblablement l’une des toutes premières constructions de la cité océane, qui deviendra en 1551 le premier Hôtel de ville du Havre.

Durant une bonne dizaine d’années, Guyon Le Roy du Chillou aura les pleins pouvoirs, un droit de regard et la main mise sur tout ce qui se passait dans la nouvelle ville. Des pleins pouvoirs dont il n’hésitera pas à user et abuser pour assouvir son âpreté du gain et de puissance. Le vice-amiral est de ceux qui, comme Michel Feré, d’Estimauville et Georges de Scudéry, entre autres, arment des navires corsaires pour partir sus aux Espagnols, aux Anglais, aux Hollandais et autres Flamands. Des corsaires qui n’hésitent pas, lorsque l’occasion se présente, à se laisser aller à quelque acte de piraterie. Une activité dans laquelle du Chillou ne va pas être en reste. Bien des actes de pirateries sont à mettre à son actif, rappelle Jean Legoy dans « Le peuple du Havre et son Histoire », comme celui qui concerne le « Saint-Antoine-de-Padoue » capturé en mer, ramené au Havre, et dont la cargaison fut « confisquée » au profit du sieur du Chillou à l’issue d’un procès monté et truqué de toutes pièces. Un diplomate portugais n’hésite pas à affirmer : « L’amiral et ses officiers sont parfaitement d’accord pour faire toutes les falsifications qui pourraient leur être de quelque intérêt ». Et, en 1531, l’ambassadeur du Portugal en France renchérissait en qualifiant du Chillou et son entourage de « truands » (7).

 

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« Bien mal acquis ne profite jamais », disaient nos grand-mères. Voici, que vers la fin de l’an 1520, le vice-amiral du Chillou perd le procès qui l’oppose au seigneur de Graville. Un procès intenté « en 1ère instance, au baillage de Montivilliers et ensuite devant le parlement de Rouen, un procès en gage pleige contre M. du Chillou pour empêcher la construction et l’édification de plusieurs maisons que Guyon Le Roy, sieur du Chillou, s’efforçait faire au lieu dit (de Grace) comme propriétaire des 24 acres de terre » (8). Nous ne nous attarderons guèresur la soudaine révélation qui vint à ce bon seigneur de Graville qui, jusque-là, s’était royalement moqué de ce bout de marais comme de sa première chainse, et, tout à coup, réalise tout le profit qu’il lui serait possible de tirer de cette affaire naissante. Toujours est-il qu’au terme d’une longue procédure juridique, le parlement de Rouen rendait le 13 mai 1524 son verdict. Ferme et définitif. Le sieur du Chillou était condamné à restituer au seigneur de Graville les 24 acres en question, à indemniser le seigneur de Graville et les habitants d’Ingouville, à restituer tous les revenus qu’il avait déjà perçus. De plus, il « héritait » de la charge de tous les dépens du procès. Ce fut pour le vice-amiral le début de la fin. Les uns après les autres, il est privé de tous ses biens, dont le logis de la place d’Armes. Soit ils lui sont confisqués, soit il se voit contraint de les vendre. Totalement ruiné, tombé en disgrâce, Guyon Le Roy quitte par la petite porte Le Havre, la ville en devenir dont il avait jeté les fondations. La date de sa mort reste incertaine, s’échelonnant selon les sources, de 1524 à 1533.

Un siècle plus tard, en 1626, c’est l’un de ses descendants, un certain Armand-Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, grand maître, chef et surintendant de la navigation et du commerce en France, qui prendra en charge la gouvernance du Havre. La fille de Guyon Le Roy du Chillou, Anne Le Roy, avait en effet épousé en 1506 François du Plessis de Richelieu, ancêtre du cardinal. Une alliance qui fait donc du vice-amiral l’arrière-arrière grand-père du cardinal.

1) « Documents relatifs à la fondation du Havre », recueillis et publiés par Stéphane de Merval, 1875.

2) « Documents relatifs à la fondation du Havre », recueillis et publiés par Stéphane de Merval, 1875.

3) « Origine et fondation du port et de la ville du Havre », Philippe Barrey, Commémoration du IVe centenaire du Havre, publications de la Société Havraise d’Etudes Diverses, 1916.

4) « Mémoires de Guillaume de Marceilles, La première Histoire du Havre », Hervé Chabannes, Jean-Baptiste Gastinne, Dominique Rouet, Yves Boistelle, 2012.

5) « Le Havre, un port, des villes neuves », Claire Étienne-Steiner, 2005.

6) « Mémoires de Guillaume de Marceilles, La première Histoire du Havre », Hervé Chabannes, Jean-Baptiste Gastinne, Dominique Rouet, Yves Boistelle, 2012.

7 « Le peuple du Havre et son Histoire, tome 1 », Jean Legoy, 1983.

8) « Origines du Havre, description historique et topographique de la ville françoise et du havre de Grâce », Alphonse Martin, 1885.