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Avant même que ne fut créé le port du Havre, note Jean Legoy dans « Les Havrais et la mer », des barques assuraient des navettes entre Honfleur et la crique située au pied du prieuré de Graville. Du reste, une preuve nous en est apportée par ces textes du XIIe siècle qui font état des donations et des exemptions de droits de passage de l’estuaire entre Honfleur et Harfleur, en faveur des Abbayes de Fécamp et de Montivilliers. Petit détail qui n’en est pas un : cela signifie aussi en clair que des taxes étaient(déjà) prélevées sur le prix du voyage. À la voile, une traversée entre les deux villes s’effectuait, en fonction des conditions météorologiques, entre 2 et 6 heures.

Bateau Honfleur

Il ne pouvait donc en être autrement, dès la fondation du port, des liaisons plus ou moins régulières avec Honfleur – ville dont, faut-il le rappeler, le vice-amiral Du Chillou était gouverneur et où il résidait furent effectivement mises en place.En 1565, rappelle le même Jean Legoy, était instauré un service régulier Le HavreHonfleur. En 1686, le monopole des bateaux passagers de cette ligne est accordé à l’hôpital. Une pratique qui perdurera jusqu’en 1975. Les prix de la traversée avaient été fixés par des arrêts du Conseil du Roi et, à cette époque, en plus du service « Passagers », ces bateaux assuraient aussi le ravitaillement du Havre en légumes, en volaille et en pain…

Des siècles durant, hommes, femmes, enfants, marchandises, veaux, vaches, cochons, se lancèrent ainsi dans la promiscuité et l’inconfort que l’on imagine, pour ce qui devait être malgré tout une aventure, aux risques et périls de la mer, comme l’on dit familièrement. « On peut imaginer facilement l’inconfort et le côté folklorique de la situation surtout en cas de mauvais temps ! Les cochons ont, parait-il, le mal de mer… » (1) Et le péril, il arrivait parfois qu’on le rencontrât en cette traversée à la voile de lestuaire de la Seine et, dans son précis chronologique, Jacques Augustin Gaillard évoque le naufrage de l’un de ces bateaux de passagers survenu lors d’une terrible tempête en 1574(2).

Départ Augustin

Le service créé en 1819 par Reuben Beasley, consul des États-Unis et armateur, débuta avec le « Triton », premier navire à vapeur sur la ligne Le Havre - Honfleur. Au cours de la première traversée, les autorités havraises et la musique du régiment d’infanterie avaient pris place à bord. Alphonse Martin, dans Promenades et distractions des Havrais en 1821, évoquait ce qui représentait incontestablement à l’époque une véritable révolution dans l’Histoire des relations entre les deux rives de la Seine : « Nous venons de parler d’un bateau à vapeur comme étant une curiosité nouvelle en 1821, pour le passage du Havre à Honfleur, tandis que les Bas-Normands continuaient à se servir du bateau à voile. Ce navire était le Triton, construit à Bordeaux et armé au Havre en 1819, par M. Beasley, consul des États-Unis dans cette ville ; il effectuait les voyages de Honfleur les mardi, jeudi et vendredi de chaque semaine, quelquefois à deux reprises »(3).

Déjà, en 1825, Auguste-Prosper Legros, dans Description du Havre, ou Recherches morales et historiques sur les habitans, le port et les principaux établissemens de cette ville, ne tarissait pas d’éloges pour cette innovation qui eut dès son lancement un succès qui devait connaître un prolongement indéniable dans la mise en service d’un grand nombre de lignes régulières de « traversiers », mettant l’accent sur les améliorations qu’apportait au voyageur ce nouveau mode de locomotion : « Autrefois, on redoutoit de se rendre du Havre à Honfleur, à cause des incommodités nombreuses que présentait le passager ; maintenant le même trajet se fait avec plaisir dans le bateau à vapeur. Ce nouveau paquebot offre un pont large et spacieux, et des chambres fort bien pratiquées, chacun de ceux qu’un motif quelconque appelle sur l’autre rive, applaudit à cette heureuse innovation. On se voit promptement transporté, et les désagrémens d’un séjour momentané sur mer sont rendus moins pénibles » (4).Il n’est pas interdit, au passage, de s’étonner de la mise à disposition de cabines pour les passagers, détail pour le moins surprenant lorsque l’on sait le peu de temps que pouvait prendre la traversée entre les deux rives de la Seine, même à cette époque. Par contre, un telle traversée, même si elle était relativement plus brève qu’à la voile, n’était pas toujours exempte de tout risque, elle non plus. Les coups de vent et autres tempêtes, relativement fréquents somme toute dans l’estuaire, les mouvements et l’amplitude des marées, les courants, assez vif en dépit des apparences, du fleuve, faisaient qu’on était assez souvent ballottés, secoués… Sujets au mal de mer s’abstenir !

Départ François 1er

Construit en 1840 par les chantiers Augustin-Normand, le « Français » fut le pionnier d’une nouvelle génération de bateaux passagers et fit le service pendant plus de 35 ans. Ses successeurs, « L’Éclair » et « Le François 1er » étaient, par rapport à lui, sensiblement perfectionnés. Dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse,Ambroise Jolyse remémore cette époque où le Grand Quai accueillaient ces bateaux dont une partie, sans doute de plus en plus réduite à mesure que le temps passait, faisait encore la traversée à la voile : « C’est à la Place des Pilotes qu’accostaient les trois sloops qui faisaient alors le service du Havre à Honfleur ; et mes contemporains se rappellent encore le refrain qui accueillait les « bateaux de l’Hospice » lorsqu’ils embouquaient (et non débouquaient, comme on le chantait) la jetée. Ces sloops circulèrent encore quelque temps, concurremment avec les bateaux à vapeur de la Compagnie Vieillard » (5).

Au début du XIXe siècle, on s’en souvient, l’accès au bassin du Roi était encore réservé aux seules activités militaires. Les « traversiers » n’avaient donc d’autre choix que d’accoster le long du Grand Quai et du quai Notre-Dame. Les lignes régulières, dont les compagnies avaient installé leurs bureaux sur le Grand Quai, et qui se développèrent au cours du XIXe siècle, vers Trouville, vers Caen, Isigny, Cherbourg, vers Saint-Malo, Morlaix, Brest, puis vers Nantes, Bordeaux, Dunkerque, enfin vers l’Angleterre. C’est aussi le Grand Quai qui abritait à cette même époque l’anse des Pilotes et la flotte des bateaux de pêche.

Départ Trouville

Un premier service régulier de bateaux à vapeur est établi entre Le Havre et Caen dès 1835. Les bateaux partant du Havre, faisaient parfois escale à Ouistreham et remontaient ensuite vers Caen par le canal de Caen à la mer, qui avait été ouvert en 1857 ou par l’Orne. Au milieu du XIXe siècle, la compagnie Findago, qui exploitait cinq navires sur la ligne Le Havre-Caen, fut rachetée par la compagnie Vieillard. Dernier navire à assurer la liaison entre les deux ports (en quatre heures) jusqu’à sa réquisition en septembre 1939, « l’Émile Deschamps », avait été mis en service en 1923 par la Compagnie normande de navigation à vapeur du Havre.

Joseph Morlent dans son ouvrage Promenade maritime du Havre à Caen nous donne plus une idée du voyage du Havre à Caen que du bateau et de son aspect technique. : « Déjà les trois coups de cloche ont tinté : la vapeur s’échappe avec un sifflement aigu du long tube métallique qui l’enserre, et, bruyante, elle s’épand en nuage blanchâtre et retombe en rosée sur l’avant ou sur l’arrière du bateau, selon la direction du vent qui doit favoriser ou retarder notre promenade maritime. Le quai se pare d’une triple rangée de curieux qui viennent saluer notre départ : là se dit le dernier adieu, là se pressent des mains amies mais les ailes rapides du Calvados sont en mouvement : elles ont déplacé notre navire, et ces mots : bon voyage, écris-moi, écrivez-moi ; se croisent et se perdent dans l’air au milieu du tumulte : déjà l’absence a commencé ; la parole est impuissante à faire entendre les derniers témoignages d’amitié, d’affection ou de politesse ; c’est le geste qui la remplace, tandis que, rapidement fugitive, la machine impitoyable emporte le navire qui tourne et nage dans l’écume en traînant sur les eaux son panache de brume » (6). On peut mesurer sans peine, en lisant ces lignes, combien un tel voyage représentait à l’époque une véritable aventure pour ceux qui l’entreprenaient, mais aussi pour leurs proches, restés sur le quai.

Station bateaux

En 1843 est inaugurée la liaison maritime régulière entre Le Havre et Trouville, station balnéaire alors en plein essor à laquelle on accède depuis Paris en prenant le train jusqu’au Havre, puis le traversier qui débarquait ses voyageurs auprès de l’ancienne poissonnerie (la liaison ferroviaire entre Trouville et Lisieux sera effective en 1863).

En 1874, les bateaux du Havre transportaient 71 000 voyageurs et 5 000 tonnes de marchandises. Le trafic augmenta très sensiblement après la construction, en 1890, de la jetée promenade Harding. Cette jetée métallique longue de 350 m, détruite en 1943, permettait aux bateaux d’aborder presque à toute heure de marée. En 1913, quelque 300 000 voyageurs empruntèrent cette ligne qui reliait Trouville au Havre en une demi-heure.

Félix Faure

Des statistiques établies sur une période de 20 années d’exploitation, de 1863 à 1882, font apparaître les chiffres de 3 millions de voyageurs transportés sur la ligne Le HavreHonfleur, 1 700 000 sur la liaison Le HavreTrouville et 400 000 entre Le Havre et Caen. La mise en service du bac du Hode en 1932, l’essor de l’automobile et des transports par autocars portent un coup fatal aux liaisons maritimes : le nombre de passagers chute ; les lignes deviennent déficitaires. En 1933, la liaison Le HavreHonfleur n’est plus assurée que l’été (7).

 

1) « Histoires d’Honfleur » Dominique Bougerie, Le Passocéan, musée virtuel d’Honfleur.

2) « Précis chronologique, Les manuscrits retrouvés de Jacques Augustin Gaillard », Hervé Chabannes, 2006.

3) « Promenades et distractions des Havrais en 1821 », Alphonse Martin, Recueil de la S.H.E.D., 1921.

4) « Description du Havre, ou Recherches morales et historiques sur les habitans, le port et les principaux établissemens de cette ville », Auguste-Prosper Legros, 1825.

5) « Souvenirs d’enfance et de jeunesse », Ambroise Joly, 1862.

6) « Promenade maritime du Havre à Caen », Joseph Morlent, 1844.

7) Statistiques collectées sur « Histoires d’Honfleur » Dominique Bougerie, Le Passocéan, musée virtuel d’Honfleur.