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« Un balcon sur la mer ». C’est en ces termes que Jean Legoy évoque le Boulevard Maritime dans Les Havrais et la mer, un boulevard dont le tracé parallèle à la plage mène le promeneur du terre-plein de la digue nord jusqu’à l’entrée de la cité balnéaire de Sainte-Adresse.

À l’heure de la naissance de la cité océane, le front de mer était un monde d’eau, de vase et de galets. Les alluvions avaient créé un terrain « vague » que se sont approprié, au fil de temps, les briqueteries et les tuileries. Et les choses resteront en l’état pendant si longtemps que l’on aurait pu croire qu’il n’en serait jamais autrement.

 

Villa Marie-Christine

En fait, il fallut attendre, là encore, pour que cela change, l’essor économique et démographique qui transforma de fond en comble le visage du Havre dans la seconde moitié du XIXe siècle. En 1852, le quartier Saint-Vincent, jadis rattaché à la commune de Sanvic, est absorbé par Le Havre et, très vite, de nouvelles constructions, de plus en plus nombreuses, font leur éclosion. Les premières villas se dressent face à la mer, comme celle que la Reine-mère d’Espagne Marie-Christine fait bâtir, en 1857, en surplomb de la plage. Celle qui était la veuve du Roi d’Espagne Ferdinand VII nomme cette villa « Château de Mon Désir » et elle deviendra bientôt tout simplement « La villa Mon Désir ». Après la mort de la Reine Marie-Christine, la villa est rachetée par la famille Latham qui, gardant le nom de Marie-Christine, en fait un hôtel de luxe.

Durant la première guerre mondiale, une partie de la villa sera occupée par l’Association des Femmes de France qui tenait l’hôpital militaire anglais qui avait été installé au casino, tandis que le gouvernement britannique s’était installé dans l’autre aile. La bâtisse, de par sa position surélevée, fera, pour les occupants allemands, un formidable poste d’observation des mouvements de la rade et de l’estuaire.

 

premier casino

En 1883, une société rachète à la famille Latham la villa et ses annexes, et fait construire sur la partie basse des terrains plusieurs bâtiments en bois. Pompeusement baptisé Casino et bains Marie-Christine, l’établissement abrite plusieurs salles de jeux et une salle de spectacle. Au début du XXe siècle, la fermeture, momentanée, de l’établissement Frascati avait suscité un regain d’intérêt pour le casino du boulevard Maritime qui était devenu pour un temps le seul établissement de ce type de la ville du Havre. Mais un établissement très loin d’avoir le standing qui devrait être celui d’un casino d’une station balnéaire, puisque tel était le titre que la ville revendiquait haut et fort à l’époque. La décision est donc prise de construite un casino digne de ce nom.

C’est l’architecte en chef des Palais Nationaux, Gustave Rives, qui est chargé de concevoir ce nouveau casino face à la mer. Commencés en octobre 1909, les travaux sont rondement menés. « C’est une véritable armée d’ouvriers qui s’est abattue sur le chantier du casino Marie-Christine et qui, avec une activité merveilleuse, fait surgir du sol le nouvel édifice »,pouvait-on lire dans le journal Le petit Havre du 24 mars 1910 (1).

 

Casino

Aux chalets en bois succède un bâtiment en dur comprenant plusieurs salles de jeux, une salle de concert et un dancing. Achevé en juillet 1910, le nouvel établissement est inauguré dès le 24 du même mois. Le succès est d’emblée au rendez-vous et les salles où l’on joue aux petits chevaux, au baccara, au chemin de fer, au whist ou au bridge, ne désemplissent pas.

Durant la première guerre mondiale, il est aménagé en hôpital militaire britannique qui recevra la visite du Roi d’Angleterre George V. Bombardé une première fois en 1940, il est reconstruit. Il sera bombardé à nouveau et pillé à la Libération. Une fois encore, le bâtiment sera restauré, mais en partie seulement. L’aile qui a été détruite ne sera pas reconstruite, et c’est ainsi qu’il rouvre ses portes le 12 juillet 1946. Mais, en quête de rentabilité, il finira par fermer ses portes en juin 1960, avant d’être démoli et remplacé par l’immeuble d’habitation « Le Ponant ».

 

Boulevard Albert 1er

L’intérêt « soudain » qui avait, au milieu du XIXe siècle, mis en lumière l’ancien Bas-Sanvic ne fut pas sans conséquence. Les difficultés de circulation, qui allaient croissantes avec la fréquentation du quartier qui prenait de plus en plus d’ampleur, sont encore aggravées par l’arrivée du tramway. Les rues de Sainte-adresse et d’Étretat saturent. Plusieurs solutions sont mises à l’étude. Un projet consistant à prolonger le boulevard François 1er est abandonné au profit d’une digue-promenade longeant le bord de la plage. Conjointement avec le Département de Seine-Maritime (Seine-Inférieure à l’époque), la Municipalité décide donc, vers 1880, de réaliser sur le front de mer une nouvelle voie, sensée présenter le double avantage de renforcer la vocation balnéaire de la ville et apporter une solution aux problèmes de circulation qui se posent dans le quartier.

À moins que cette décision ne soit prise pour une toute autre raison, comme le suggère Jean Legoy dans son ouvrage Les Havrais et la mer : « Pour donner du travail aux nombreux chômeurs que compte la ville du Havre lors de la crise économique des années 1880, la Municipalité entreprend la construction du Boulevard Maritime » (2).

 

Boulevard Maritime 1

La construction du Boulevard Maritime durera deux années, de 1886 à 1888. la direction de l’opération est confiée à l’ingénieur municipal Ladvocat. Des travaux sont entrepris pour répondre à l’impérieuse nécessité de prévenir tout risque de glissement de terrain, phénomène relativement fréquent sur le front de mer et que l’on doit à l’érosion des côtes. De plus, la nouvelle artère, large de 12 mètres, qui rogne au passage un morceau de plage, est surélevée pour prévenir les assauts fréquents de la mer et des tempêtes. Si ce n’est les tempêtes des 8 et 16 octobre 1886, le chantier se déroula sans qu’aucun incident grave ne vienne entraver la bonne marche des travaux. Prévu dans un premier temps pour se prolonger jusqu’aux bains Frascati, face à l’avant-port, le boulevard sera finalement arrêté à hauteur du boulevard de Strasbourg (Notre avenue Foch).

Bien sûr, le nouveau boulevard allait entraîner une restructuration complète du quartier. Des rues sont élargies, d’autres redressées. Peu à peu, l’espace se réduit pour les entreprises qui exploitaient les briqueteries et les tuileries qui se voient contraintes à émigrer. Les unes après les autres, elles seront transférées vers la rue d’Étretat, ou sur la « côte », à Sanvic, à Bléville, ou dans la plaine de l’Eure.

 

Villa maritime

Rapidement, de nouvelles villas sont construites, s’ajoutant à celles qui étaient déjà présentes, comme la célèbre villa « Mon Désir » et le premier casino « Marie-Christine » qui avait été édifié en 1882. En 1890, apparaît celle qui passera à la postérité sous le nom de « Villa Maritime ». En 1896, elle sera rachetée par Georges Dufayel, un homme d’affaires parisien, promoteur du « Nice Havrais ». Elle sera ensuite acquise en 1939 par l’écrivain Armand Salacrou qui y loge dans un premier temps sa famille avant de s’y installer en 1964. Il y demeurera jusqu’à sa mort en 1999. « En 1980, Salacrou remet tous ses manuscrits et toutes ses archives théâtrales à la ville du Havre. Sa santé décline et il s’enferme de plus en plus dans la villa Maritime. Son seul confident est alors un petit caillou rouge, qu’il a ramassé lors d’une promenade sur la plage entre les galets » (3). Cette grande bâtisse, l’un des derniers témoins de ces splendides villas qui jalonnaient le Boulevard Maritime, devenu « Albert 1er » en 1928, fut à la fin du XXe siècle un restaurant gastronomique de bonne réputation.

 

Villa Félix Faure

En outre de la villa bien connue qu’il possédait sur la côte, du côté de Sanvic, le président Félix Faure possédait également une villa située à l’angle du boulevard Maritime et de la rue Guy de Maupassant. Il lui arrivait d’y séjourner lors de ses passages dans sa ville d’adoption, comme en témoigne ce passage d’un ouvrage de H. Valoys paru en 1895 : « Il est près de sept heures, lorsque M. Félix Faure quitte enfin l’Hôtel de Ville, pour se diriger vers sa villa située boulevard Maritime, et qu’il doit habiter pendant tout son séjour au Havre » (4).

Le 24 août 1924, on inaugure, sur le terre-plein de la plage qui avait été créé en 1895 à l’extrémité du boulevard de Strasbourg (l’actuelle avenue Foch), le monument de l’amitié franco-belge. C’est l’œuvre de l’architecte Dérée et du sculpteur Lagaé. Mis à l’abri durant la seconde guerre mondiale, il a été réinstallé en 1955 à son emplacement actuel, au bas de la rue Cochet, à la frontière entre Le Havre et Sainte-Adresse. À l’autre extrémité du boulevard Maritime, un autre monument, dédié celui-ci au Roi des Belges Albert 1er, est inauguré le 4 septembre 1938 à l’entrée de Sainte-Adresse, face à la rade. Comme le monument de l’amitié franco-belge, il sera soigneusement mis à l’abri, durant le conflit de 1939-45, à l’abri de l’occupant qui récupérait tout ce qui était susceptible d’être transformé en canons.

 

monument franco belge

Véritable balcon sur la mer, le boulevard Maritime devint très vite l’une des promenades favorites des Havrais d’où ils pouvaient suivre tout à loisir le ballet des bateaux entrant dans le port, ou en sortant, les efforts téméraires des baigneurs affrontant les assauts inlassables des vagues, les enfants jouant sur la plage, et même les lourds chargements de sable et de galets remontés de la grève à dos d’homme ou dans des banneaux que tiraient de robustes chevaux. Peut-être certains de ces promeneurs y ont-ils croiser sans le savoir quelque célébrité, tel, par exemple, l’auteur de Zazie dans le métro. « Il (Raymond Queneau) aime aussi courir les rues du Havre. Il se dirige vers le boulevard Maritime et va, parfois, poster son courrier dans la boite aux lettres belge installée devant le Nice Havrais » (5).

Hormis les monteurs de sable, on peut dire que c’est le même spectacle qui s’offre aux regards aujourd’hui le long du Boulevard Maritime, et si ce n’était les jardins de la plage, dessinés en 1994 par le paysagiste André Chemenoff, et la digue promenade, qui s’étirent sur 2 kilomètres, invitant les promeneurs à la flânerie et à la détente, on pourrait penser que rien n’a vraiment changé. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, le boulevard Maritime ne fut que très peu touché par les bombardements de la seconde guerre mondiale qui détruisirent la quasi-totalité du centre-ville. C’est encore aujourd’hui, indéniablement, au moindre rayon de soleil, un point de rendez-vous et de déambulation incontournable…

 

1) « Saint-Vincent-de-Paul, quartier phare de la Porte Océane », Max Bengtsson et Gilbert Betton, 1999.

2) « Les Havrais et la mer », Jean Legoy, Philippe Manneville, Jean-Pierre Robichon, Erick Lévilly, 1990.

3) « Sur les bords de scènes », Thierry Rodange, dans « La Seine-Maritime des écrivains », 2007.

4) « Les Voyages présidentiels de M. Félix Faure », H. Valoys, 1895.

5) « Le Havre de Raymond Queneau », Philippe Normand, dans « La Seine-Maritime des écrivains », 2007.