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De tous temps, les problèmes posés par la navigation de nuit avaient obligé les civilisations maritimes à avoir recours à des signaux lumineux servant tout à la fois de points de repère aux navires en approche des côtes et de balise les renseignant sur les dangers qui les guettaient dans le secteur où ils évoluaient.

Dès l’antiquité, les hommes avaient donc procédé à la mise en service de plusieurs tours lumineuses, la plus célèbre d’entre elles étant, bien évidemment, le célébrissime phare d’Alexandrie que l’on ne présente plus. « Le système d’éclairage de tous ces phares était fort simple, nous renseigne l’abbé Anthiaume, aumonier du Lycée du Havre, dans son « Histoire de la science nautique ». La flamme y était alimentée par du bois ou de longues torches résineuses, ou peut-être par des huiles minérales renfermées dans de vastes récipients ». Et, toujours à leur sujet, l’homme d’église-historien s’interroge : « Existait-il alors des feux à éclipse ? On serait tenté de le croire d’après une réflexion que suggère à Pline la continuité de la lumière qui, dit-il, pourrait tromper les navigateurs et leur faire prendre un phare pour une étoile »1.

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Au Moyen Âge, nous l’avons déjà évoqué, les ports d’Harfleur, de Leure et du Chef-de-Caux se livraient à un intense commerce maritime, notamment avec l’Espagne et le Portugal. Les vins, les blés, la cire, le sel et les cuirs mégissés de Cordoue étaient à l’époque des denrées que l’on trouvait au cœur des échanges qui avaient fait la réputation et la richesse des négociants normands.

Mais l’approche des falaises du pays de Caux et les courants parfois violents, souvent changeants, qui caractérisaient la baie et l’estuaire de la Seine rendaient pour le moins délicates, quand elles n’étaient pas hasardeuses, voire dangereuses, les manœuvres des navires, mettant continuellement en péril les équipages tout autant les marchandises dont ils avaient la charge. Et ces conditions périlleuses se faisaient tout particulièrement sentir lorsqu’il s’agissait de naviguer de nuit ou par une visibilité réduite.

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À qui doit-on l’initiative du premier feu allumé sur la falaise du cap de Caux dans le but de servir d’amer aux navires en approche des côtes de l’estuaire ? Est-ce au Roi Jean II, alors duc de Normandie, dont le mandement du 10 octobre 1349 prescrivait au bailli de Caux d’allumer « les feus sur les porz en la manière accoustumée en temps de guerre »2, ou à son successeur sur le trône de France, Charles V, dont l’ordonnance, en 1364, nous est rapportée par la Chronique de Froissard : « Nous voulons et mandons à ceux à qui il appartiendra que l’on face en touz temps de nuit feu au Grouing de Caux, afin que les nefs et navires qui venront au port de Harfleur et ailleurs puissent venir surement et pour aviser leur chemin et adresse sans que les ditz marchands, gens, amiraux, maîtres et mariniers du dit royaume de Castille soient tenus d’en payer autre chose »3 ?

Ce premier « phare », sorte de tour bientôt dénommée, pour des raisons que l’on devine sans peine, la Tourdes Castillans, avait été placé sous la responsabilité des seigneurs de Bléville qui avaient la charge de l’allumer quotidiennement et de l’entretenir. Mais son rôle ne se limitait pas à cela. Il permettait également d’avertir les habitants du voisinage d’un danger imminent. Ceux-ci se plaçaient alors sous l’autorité d’un chef, capitaine ou seigneur, à qui le roi avait confié le soin de défendre ses côtes maritimes. C’est ce rôle de « lanceur d’alerte » qui lui valut d’être appelé également le Foyer de Guerre. La preuve pourrait nous en être apportée par la rue actuelle des Phares qui était connue au XIXe siècle sous le nom de sente conduisant au Foyer de Guerre. Un autre précieux indiceréside dans le nom même de ce vallon qui monte en pente douce jusqu’aux phares : Ignauval, que Philippe Barrey a, sans l’ombre d’une hésitation, traduit par « Ignis valus », le vallon du feu4.

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On ignore quand et pourquoi la tour des Castillans a cessé de fonctionner. Son service a-t-il été purement et simplement supprimé ? A-t-elle été victime d’un de ces éboulements dont la falaise est coutumière ? « Sa disparition, au moment de l’érection des phares, n’était pas si lointaine que son souvenir en ait été effacé, écrivait Philippe Barrey en 1910. Il y est fait allusion dans une lettre ministérielle adressée en 1765 à la Chambre de commerce de Normandie. Elle est en tous cas postérieure à 1677. Il figure en effet dans une carte de l’estuaire dressée cette année par l’hydrographe Bocage. Suivant un procédé fort en usage alors, il est représenté en perspective, ainsi que tous les édifices marquants de cette carte, sous la forme d’une petite tour surmontée d’un foyer grillagé ».

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On s’en doute, la vacance de ce foyer lumineux ne fut pas sans conséquence. Les naufrages se succédaient à une telle fréquence que des voix, sans cesse plus nombreuses, s’élevaient pour réclamer avec de plus en plus d’insistance le rétablissement de ce phare dont le défaut se faisait alors cruellement sentir. Des pétitions circulèrent, recueillant les signatures de négociants, d’armateurs, de capitaines du port, de maîtres de navires et de pilotes-lamaneurs. Toutefois, durant presque un demi-siècle, la question resta sans véritable réponse. En 1725, un capitaine de navire du Havre, Jean Rousselin, avait présenté des placets au ministre Maurepas dans le but d’édifier un fanal sur la Hève. En 1739, comme on projetait de faire construire un phare à Barfleur, les échevins havrais avaient demandé qu’il en fût fait un sur la Hève. Enfin, en 1765, sur l’invitation de Rouen, une assemblée générale de capitaines de navires et de pilotes, convoquée par les échevins, se montra favorable à ce projet. La difficulté où se trouvait le gouvernement pour se procurer les fonds indispensables à cet établissement en fit encore reculer la réalisation.

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Un premier projet vit le jour en 1739 mais c’est finalement l’intervention du premier ministre Choiseul auprès du Roi qui s’avéra décisive dans la réalisation d’un second projet qui avait pris naissance dix ans plus tôt. Les plans sont confiés aux bons soins de l’ingénieur du Roi Bertheau Duchesne et celui qui est chargé de l’élévation de deux tours est Pierre-Michel Thibaut, architecte municipal havrais, à qui l’on doit la restauration du magasin de l’Arsenal et l’élévation de cette demeure que les Havrais connaissent aujourd’hui sous le nom de Maison de l’Armateur.

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Les deux phares de la Hève, construits à l’identique, furent élevésen 1775 à une centaine de mètres de la falaise sur un terrain donné par un notable négociant du Havre, Lestorey de Boulongue., « situés sur le cap de ce nom, à deux milles au N.-O. du Havre et à une hauteur de 121 mètres. Les tours des phares, bâties à 33 mètres de distance l’une de l’autre, sont élevées de 20 mètres au-dessus du sol, elles portent des lanternes lenticulaires, à feu fixe, dont la portée est de 20 milles, en temps clair », précise Frédéric de Coninck dans un ouvrage qu’il a consacré à la ville du Havre5.Chacun des deux phares jumeaux était équipé de deux foyers au charbon qui consommaient chacun et chaque nuit la bagatelle de 600 kilos de charbon. C’était , bien évidemment, une consommation vite jugée excessive, engloutissant à elle seule un budget ruineux et insupportableen dépit des améliorations que l’on tenta d’y apporter au cours des années suivantes : installation de réflecteurs paraboliques, réduction de la taille des braseros, équipement des foyers de lanternes pour les abriter… Finalement, en 1850, les foyers au charbonsont remplacés par des lampes à pétrole qui s’avèrent d’emblée infiniment plus économiques. En 1863, les phares de la Hèvedeviennent les premiers phares électrifiés de France. Dans la relation de son voyage en Angleterre, un membre de la Société Havraised’Études Diverses nous a livré son témoignage en 1892 : « Depuis un quart d’heure nous avions doublé le cap de la Hève. La mer, calme et tranquille, réfléchissait, comme un miroir, les feux du soleil couchant. Bientôt cette splendide réverbération s’éteignit, remplacée par une demi-obscurité. Les côtes du Calvados s’étaient enfoncées à l’horizon du sud. Vers l’orient, la falaise de Sainte-Adresse se perdait au loin dans l’ombre ; pourtant ses deux phares venaient de s’allumer, semblables à deux yeux perçants, surveillant l’immensité des eaux »6.

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En 1893, le phare sud cessa de fonctionner (encore dans un souci d’économie ?) et seul le phare du nord est maintenu en activité. Les deux phares jumeaux furent détruits par les bombardements alliés lors de la libération du Havre.

Le phare actuel, une tour octogonale de 32,15 mètres de hauteur, a été mis en service en 1951, Il a une portée de 27 milles (environ 50 km). Il est désormais le seul phare de la pointe de Caux, ce qui n’empêche pas les vieux Havrais de toujours parler « des phares » lorsqu’ils l’évoquent. Il faut dire que, pour ceux d’entre eux qui ont fréquenté le site avant la seconde guerre mondiale, c’était l’une des sorties dominicales favorites où l’on se rendait en famille pour respirer l’air iodé du large, profiter d’une vue imprenable sur la baie et sur la ville, pique-niquer sur la falaise, et savourer une bonne bolée de cidre dans l’un des cafés-restaurants qui côtoyaient les phares. Nostalgie, quand tu nous tiens…

1) « Recherches sur l’Histoire de la Science Nautique antérieurement à la découverte du nouveau-Monde », Abbé A. Anthiaume, Recueil de la Société Havraise d’Études Diverses, 1911.

2) « La représentation commerciale havraise au XVIIIe siècle », Philippe Barrey, Recueil de la Société Havraise d’Études Diverses, 1910.

3) « Chronique de Froissart », T. VII, P. LXXII, édition de M. Siméon Luce, 1878. Note tirée des archives nationales, J. J. 100, n° 240.

4) « La représentation commerciale havraise au XVIIIe siècle », Philippe Barrey, Recueil de la Société Havraise d’Études Diverses, 1910.

5) « Le Havre, son passé, son présent, son avenir », Frédéric de Coninck, 1859.

6) « Quelques vues de Londres et de l’Angleterre par un Français, impressions de voyage », J. Chamard, Recueil de la la Société Havraise d’Etudes Diverses, 1892.