L'embouchure de la SeineHarfleur est-elle l'antique Caracotinum ?

 

 

Les spécialistes s’accordent généralement pour estimer que c’est autour de l’an 400 avant notre ère que les Calètes, ces Gaulois belges qui donnèrent leur nom au pays de Caux, s’installèrent à demeure dans notre région.

Même s’ils n’ont pas laissé eux-mêmes de traces écrites de leur Histoire, ce sont les témoignages de leurs contemporains, fort précieux, qui nous ont apporté quelques indications sur ces ancêtres gaulois : « La côte septentrionale le long de la mer, à partir de la Seine, est habitée par les Calètes, dont la cité est Juliobona1 », écrira Ptolémée, tandis que Strabon évoquele commerce auquel nos amis Calètesont sans doute pris toute leur part :« Les marchandises reçues d’abord par l’Arar (la Saône) passent ensuite dans le Dubis (le Doubs), affluent de l’Arar ; puis on les transporte par terre jusqu’au Sequanas (la Seine), dont elles descendent le cours, et ce fleuve les amène au pays des Lexoviens et des Calètes, sur les côtes mêmes de l’Océan, d’où elles gagnent enfin la Bretagne (la Grande) en moins d’une journée(2) ».

Et Jules César, dans ses Commentaires, nous apprend qu’ils prirent une part active dans la grande coalition qui s’opposa à la Conquête : « César, interrogeant les captifs sur le lieu où se trouvaient les ennemis et sur leurs desseins, apprit que tous les Bellovaques en état de porter les armes s’étaient rassemblés sur un même point : avec eux étaient les Ambianiens, les Aulerciens, les Calètes, les Velocasses, les Atrébates, campés sur une hauteur, dans un bois environné d’un marais…(3) »

Des Calètes que ne renieraient sans doute pas les irréductibles Gaulois immortalisés par une célèbre bande dessinée tant ils donnèrent du fil à retordre aux légions romaines, leur opposant une si farouche résistance que César, après s’être emparé de leur capitale Caletus (l’actuelle Lillebonne), aurait décidé, en guise de représailles, de détruire la ville, « et les pierres de ses monuments auraient servi à construire la chaussée romaine qui partait de Caracotinum(4) pour s’enfoncer dans le centre de la Gaule(5) », avant qu’Auguste, après l’avoir fait rebâtir, ne la rebaptise« Juliobona » en hommage à Julie, fille de son père adoptif, un certain Jules César(6).

Mais que sait-on de l’occupation par les Calètes de ce coin du pays de Caux appelé à voir naître en 1517 le port et la ville du Havre ? Quelles traces de leur passage ont-ils laissé sur le site ? Où se situait précisément le port de Caracotinum mentionné sur l’itinéraire d’Antonin ? On imagine mal qu’ils aient négligé le poste avancé hautement stratégique dans la surveillance de l’estuaire de la Seine qu’était pour eux le cap de la Hève. Du reste, bien des indices témoignent de leur présence. Mais, nous allons le voir, parmi tous ces indices qui furent relevés entre Sainte-Adresse et Harfleur, il est bien difficile de faire la distinction entre ceux qui relèvent de l’occupation des Calètes et ceux de l’époque dite « gallo-romaine ».

Même s’ils semblent vouloir émettre un certain nombre de réserves sur le fait que Caracotinum était bien une ville importante au temps de l’indépendance des Gaules, Ernest Dumont et Alfred Léger (7) sont convaincus que son nom est bien d’origine gauloise et que le site existait déjà avant la conquête. Mais, si personne ne songe un seul instant à remettre en cause son existence, la question qui se pose néanmoins est bien de déterminer son emplacement exact dans l’estuaire. L’immense majorité des spécialistes s’accorde à reconnaître dans Harfleur l’antique port de Caracotinum. Quelques voix s’inscrivent toutefois en faux contre cette quasi-certitude. Louis-Augustin Pinel, par exemple, défend avec beaucoup d’enthousiasme l’idée, arguments à l’appui, que c’est en fait à Graville qu’il faut en rechercher les traces. « Si nous trouvons à Graville des monuments antiques ; si, dans les lieux circonvoisins, nous trouvons des noms corrélatifs à celui de Carocotinum, pourra-t-on croire encore que Harfleur (...) puisse encore offrir des probabilités qu’il ait été ce Carocotinum ? », déduisait-il de ses recherches(8). À moins que ce ne soit, et je dois dire que c’est là une possibilité que je trouve bien séduisante, du côté des « Côtes Blanches » de Gonfreville-l’Orcher qu’il faille chercher notre Caracotinum. Faut-il le rappeler ? À cette époque, le cours de la Seine s’écoulait au pied de la falaise. L’abbé Cochet souligne l’à-propos de cette hypothèse : « Il est vraisemblable que, dans les temps anciens, le port de Harfleur était vers la côte de Saint-Dignefort, comme il y était au XIIe et XIIIe siècles ; car on voit dans une charte de Guillaume d’Angerville, seigneur d’Orcher, qu’il donne à l’abbaye de Graville le prieuré de Saint-Dignefort, appelé alors la chapelle Sainte-Marie au port de Harfleur. Il est à croire que c’est de ce côté que fut la posée des navires « sedes navium » donnée par le duc Robert à l’abbaye de Montivilliers, puisqu’aujourd’hui encore ce lieu s’appelle la Pêcherie(9) », écrivait-il alors.

Nous allons le voir, tant à Harfleur qu’à Graville, la moisson fut abondante de vestiges de cette époque où Calètes et Romains occupèrent notre région.

En 1840, à Harfleur, ont été découverts des éléments de deux bâtiments voisins sur le versant de la côte des Buquets. Monsieur Fallue qui fit des fouilles dans l’un des deux, énumère un certain nombre d’objets qui avaient été trouvés dans ce qui semble bien être un fanum, un sanctuaire : des débris de poterie rouge, un modillon sculpté, un fragment de corniche, un autre fragment supposé être un reste de pierre tumulaire, un petit bouc en bronze, et une dizaine d’objets divers dont il ne nous a pas livré le détail. D’autres fouilles entreprises, dans les mois et les années qui suivirent permirent la découverte d’un nombre considérable d’objets divers et variés, poteries, vaisselle, débris de cruches, d’amphores, etc.

Plus à l’est d’Harfleur, au pied du Mont-Caber, il a été trouvé des débris de villas, des vases, des tuiles à rebord, et autres objets romains. Et, dans l’enceinte de la ville même, on a découvert à plusieurs reprises des antiquités romaines, vases et médailles et autres objets, ainsi que plusieurs hachettes dont la paternité a été attribué aux Gaulois par l’abbé Cochet.

Un peu plus à l’ouest, sur le plateau qui domine le quartier de Graville, un nombre non négligeable de vestiges de cette époque ont été recueillis. Il a été trouvé des médailles romaines dans le voisinage de l’abbaye de Graville, dans le cimetière de Graville, un grand buste de Faustine (l’épouse de Constantin II ou d’Antonin le Pieux ?), et un certain nombre de médailles d’or et d’argent lors des travaux de la route du Havre à Rouen. Plus loin, rue de Montmirail, en 1861, de nombreux vases funéraires et un certain nombre de fioles en verre furent trouvés sur l’emplacement de ce que l’abbé Cochet identifia comme étant un cimetière romain du Haut-Empire. Plus haut, sur le plateau, aux abords de la forêt de Montgeon, en 1839, on découvrit une amphore sépulcrale et un grand bronze de Commode dans une sépulture gallo-romaine par incinération.

En 1886, en forêt de Montgeon, des ouvriers ont découvert trois petits vases en bon état. En 1890, toujours en forêt de Montgeon, on découvrait deux fragments d’ollas, des débris d’une urne en verre bleu, un vase en terre rouge et deux fragments de fibules. En 1906, lors de l’élargissement de la route du Havre à Montivilliers, par Rouelles, on note la découverte d’une sépulture contenant un petit vase de pâte noire, une cruche rougeâtre et une grande urne. L’urne contenait des ossements calcinés et un fragment d’objet en fer. D’autres poteries ont été trouvées à différents endroits dans la forêt, notamment aux Sapinières. À la Mare-Rouge, en 1885, une urne funéraire renfermait quelques débris osseux, des fragments de lames de fer, un petit vase, une petite douille en cuir. À la Mare-aux-Clercs, on découvrit une bouteille en terre jaunâtre, un petit pot de pâte grise et des fragments de poterie.

Des vases funéraires et des restes de sépultures découverts en 1839 sur le penchant de la côte d’Ingouville. Selon M. Borely, la chapelle Saint-Michel, sur les hauteurs d’Ingouville, aurait été édifié sur l’emplacement autrefois occupé par un petit temple romain dédié à Mercure. Quelques vases, une petite cruche, une sorte de jatte à trois pieds et trois urnes dont la plus grande contenait des cendres et des morceaux d’os calcinés, deux fibules en bronze, et un morceau de minerai de fer dans les fondations d’un pavillon rue des Noyers. En 1870, au cours de travaux de fondation du couvent des Dominicains, six sépultures furent rencontrées. Chacune se composait d’une grande urne, de vases funéraires, de fragments de tuiles à rebords. Plusieurs pièces en fer, un ornement en os et un très joli vase en terre rouge dite « Samienne ». L’année suivante, sur le même site, l’abbé Cochet découvre deux urnes de forme ollaire, contenant des os brûlés, un petit vase à offrandes et une fiole de verre de forme hexagonale, plus une douzaine de fragments de poteries qu’il reconnut comme des échantillons de poterie gauloise.

Le 27 mai 1845, non loin de là, lors de la construction d’un mur dans une propriété, on découvrit d’une olla de terre rouge contenant une urne de verre, un petit vase de pierre cuite. Dans le vase en verre, se trouvaient des os brûlés. En 1856, dans la cavée de Sanvic, au sud du cimetière Sainte-Hélène(10), un petit vase de pâte rougeâtre. Non loin de là, près du cimetière, rue de la Cavée Verte, une petite cruche en terre. À Bléville, dans la briqueterie Boverio, les restes d’une sépulture comprenant une coupe en verre bleu, laquelle renfermait une fibule en bronze, et des ossements d’enfant à demi-brûlés, deux boules de verre ornées et deux petits flacons de verre.

Un éboulement du cap de la Hève, fin décembre 1862, mis au jour plusieurs hachettes celtiques en bronze qui furent attribuées aux Gaulois. Sur la plage, on découvrit des tuiles à rebords, des débris de pavage en pierre de liais, des restes d’étuves et de colonnes, des fragments de poterie rouge. Des tuiles romaines, un bassin à usage de réservoir et des débris de poteries furent trouvés du côté des Brindes. À Sainte-Adresse, l’abbé Cochet découvre des briques ou tuiles à rebords, des tuiles carrées provenant d’étuves, les restes d’un mortier antique, de poteries et de vases romains. Lesueur et Berryer mirent à jour en mai 1845 un fragment considérable d’une cuve ou d’un bassin, élément d’un balnéaire gallo-romain. D’autres indices recueillis à la Hève plaident en faveur de la présence vraisemblable d’un camp à Sainte-Adresse, peut-être sur ce bout du cap détruit par la mer.

L’absence, que vous n’aurez pas manqué de remarquer, presque totale d’indices en ville basse s’explique sans doute par le fait qu’à cette époque, une vaste plaine marécageuse avait dissuadé toute tentative d’occupation.

Quant à ces voies romaines susceptibles de nous apporter d’autres précieux indices sur cette époque gallo-romaine, ni la table de Peutinger, ni dans l’itinéraire d’Antonin ne nous éclaire vraiment à leur sujet. Nous avons évoqué plus haut celle qui reliait Caracotinum au reste de la Gaule. D’après l’abbé Cochet, il en existait une autre, se dirigeant vers Fécamp. L’auteur de Recherches sur les voies romaines de la Seine-Inférieure, William Martin, évoque une voie romaine qui, partant de Sainte-Adresse, passait par Cauville, Saint-Jouin, La Poterie, Le Tilleul, et rejoignait Le Tréport (en suivant le tracé de l’actuelle route d’Etretat ?). Un autre chercheur parle d’une voie antique qui conduisait du Chef-de-Caux à Sainte-Marguerite-sur-mer en suivant, au pied de la falaise, le littoral.

Mais n’en existait-il pas une autre ? En reliant tous les emplacements où des antiquités de cette époque ont été trouvées, il est facile d’imaginer qu’il devait exister sur les hauteurs une voie d’accès, un chemin, qui, partant d’Harfleur, menait jusqu’à Sainte-Adresse, passant, peut-être, par Rouelles, Frileuse et Sanvic pour rejoindre Sainte-Adresse, c’est en tout cas l’hypothèse de M. Acher, ou courant, pourquoi pas ?, au sommet de la côte. Charles Roessler a même émis l’hypothèse d’un ouvrage de défense courant tout au long de la falaise. « L’emplacement du vallum, dit cet auteur (11), a été remanié depuis longtemps et même transformé de bonne heure en une localité que nous avons retrouvée dans le Chartrier du XVe siècle de l’Abbaye sous le nom de « Hamlet de Tournefort ou de Tourneville ».

 

 

1) « Traité de Géographie », Ptolémée, Livre II.

2) « Géographie », Strabon, Livre IV.

3) « La guerre des Gaules », Jules César, livre VII.

4) Cette voie romaine de Juliobona à Caracotinum existe bien, et on la remarque particulièrement à l’endroit où elle gravit le Mont-Caber.

5) « Antiquitez de la ville d’Harfleur », François de la Motte, 1888.

6) « Monographie de Lillebonne », Hégésippe Leseille, 1899.

7) « Histoire de la ville d’Harfleur », Ernest Dumont et Alfred Léger, 1981.

8) « Essais archéologiques, historiques et physiques sur les environs du Havre », Louis-Augustin Pinel, 1824.

9) « Voies romaines de l’arrondissement du Havre, Abbé Cochet, Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 1824.

10) On retrouve en effet, sur un plan du Havre de 1898, la trace d’un cimetière situé à l’angle de la rue Clément Marical et de la rue de la Cavée Verte. Il s’agit très vraisemblablement de ce cimetière Sainte-Hélène, non loin duquel furent retrouvés ces vestiges.

11) « Celtica, recueil semestriel de mémoires relatifs à l’archéologie, à la numismatique et au folklore celtique », t. 2, Charles-Gustave Roessler, 1903.