L'hôtel FrascatiL'hôtel Frascati

 

 

Les vertus thérapeutiques de l’eau salée et la tonicité de l’air marin, mises en évidence au milieu du XVIIIe siècle en Angleterre, avaient mis au goût du jour les bains de mer et ce sont les jeunes nobles anglais qui, à partir de 1750, vont en lancer la mode. Une mode à laquelle n’est sans doute pas étranger le Roi George III puisque c’est à Brighton que le souverain vint s’y adonner. Son fils le prince des Galles, future George IV viendra également s’y soigner à partir de 1783.

En France, la mode ne tardera pas à gagner l’aristocratie empressée, en toutes choses, d’emboîter le pas à leurs voisins d’outre-Manche. La station de Dieppe, inaugurée en 1824, est considérée comme la doyenne des stations balnéaires françaises. La fréquentation des aristocrates anglais la rende très vite populaire et sa proximité de la capitale attire bientôt la clientèle parisienne que les 15 heures de diligence pour rallier la station balnéaire ne rebute pas le moins du monde. La duchesse de Berry est la première à expérimenter les bienfaits de la mer et elle apprécie tant ces bains de mer, qu’elle pratique toute habillée, car la mode à cette époque était à la peau blanche, qu’elle y retourne chaque année. Le mouvement est enclenché et les plages du littoral de la Manche qui, jusque-là, n’inspiraient que le dédain général, se voient propulser d’un seul coup d’un seul au centre des intérêts du beau monde. Peu à peu, l’engouement, tout médical qu’il était au début, va se transformer en un véritable phénomène de société, et tout un chacun se précipite bientôt dans les flots glacés et les vagues.

 

 

Le Havre n’avait pas attendu le succès de la station de Dieppe pour se lancer dans l’aventure des bains de mer. C’est sur sa Les_bains_Frascatiplage à l’époque caillouteuse, aride et déserte, non loin de la jetée du nord, que se retrouvent les intrépides pionniers de cette nouvelle pratique. « En l’absence d’établissement de bains le long du rivage, les baigneurs ou baigneuses revêtaient un costume léger sous des tentes et s’approchaient de l’eau en groupes, se tenant par la main, sous la surveillance des mères de famille. Sur une autre partie de la plage, des voitures transportaient des malades afin de respirer l’air de la mer qui leur était recommandé par les médecins.(1) », raconte Alphonse Martin dans l’une de ses « chroniques ».

Nous étions en 1817 et Frascati, dont le nom, inspiré de celui d’une commune italienne située à une vingtaine de kilomètres de Rome, découle peut-être de ce goût que l’on manifestait à l’époque pour tous les noms à consonance italienne, venait de naître. « Il prit alors fantaisie au colonel Delamare, directeur du génie, au Havre, d’édifier sur ce point une maison de bains d’assez modeste apparence ; quelques années s’écoulèrent et la maison devint hôtel, palais même, grâce à d’intelligentes adjonctions à l’édifice primitif », écrit Joseph Morlent en 1853(2).

Car, on le sait, l’appétit vient en mangeant. Dix années ne s’étaient pas écoulées que l’on vit apparaître, en surplomb de la plage, un bâtiment dont le corps central s’élève face à la mer. C’est une construction en pan de bois, toute construction en dur étant alors interdite sur le Perrey, zone militarisée, qui propose des cabines de bains, pour les hommes et pour les femmes, un parc à huître, un restaurant et quelques chambres à coucher.

Dix années s’écoulent encore. En 1837, une société anonyme rachète l’édifice et entreprend d’en faire un établissement digne des hôtes de marque qu’elle se propose d’héberger. C’est, encore une fois, un bâtiment édifié entièrement en bois à cause des servitudes militaires. Le bâtiment, inauguré en 1839, se présente sous la forme d’un quadrilatère qui encadre un beau jardin. Il abrite pas moins de vingt-six salons, une grande salle pour les bals et les concerts, une salle de billard, un salon de lecture, deux grandes salles à manger, six plus petites, et ses élégantes galeries s’élèvent face la mer. Dans ses appartements au riche ameublement logèrent reines, roi et princes, ducs, comtes, marquis, barons…

Au cours du XIXe siècle, l’hôtel reçut nombre d’hôtes illustres. Sous le second Empire, le prince Jérôme, frère de Napoléon 1er, puis le prince Napoléon, fils de Jérôme et cousin de Napoléon III, y séjournaient pendant la saison d’été dans une annexe spécialement aménagée à leur intention. Frédéric de Coninck, en 1859, témoigne de ces séjours du Prince Jérôme Napoléon à l’hôtel Frascati : « Pendant le séjour que le Prince fait à Frascati, il s’occupe, avec la plus constante et la plus intelligente sollicitude, des grands intérêts que la France a au Havre ; aussi y est-il très populaire et son arrivée est-elle saluée comme un événement heureux (3) ».

 

Riches étrangers et familles du négoce français le fréquentaient assidûment.Deauville n’avait pas encore à cette époque la préférence des célébrités et des aristocrates, et Victor Hugo, Balzac, Alexandre Dumas, le prince de Polignac, le duc de la Rochefoimg375ucault, le baron de Rothschild, Adolphe Thiers, le banquier Charles Laffitte, honorèrent tour à tour de leur présence l’établissement désormais à la mode. Joignant l’utile à l’agréable, les dépendances de la bâtisse abritaient aussi le magasin des apparaux que les Négociants y avaient installé pour venir en aide aux bateaux en difficulté dans un avant-port où les aléas des marées les soumettaient à bien des tourments, et le logement du maître-haleur Durécu, appelé à devenir le célèbre sauveteur dont l’Histoire du sauvetage en mer a perpétué le souvenir. Non loin de là, s’élevait le sémaphore, près duquel le Génie avait construit un bastion armé de gros canons en fer. Comme l’hôtel Frascati, ce corps de garde donnait sur la place de Provence, où avaient lieu les exercices et les revues militaires.

C’est probablement à cette époque que firent leur apparition, le long du rivage qui court du Perrey au cap de la Hève, les premières cabanes de plage, combien plus modestes, qui permirent à la classe populaire de profiter à son tour des joies de la plage et des bains de mer. C’est en tout cas ce que laisse à penser cet autre extrait de l’ouvrage, déjà cité, de Joseph Morlent : « Mais il fallait à la classe moins opulente des amateurs de bains de mer d’autres établissements plus en rapport avec leur fortune ; ce besoin a été compris, et toute satisfaction leur est donnée par des installations de cabanes plus ou moins élégantes qui diaprent les contours de cette anse maritime dont l’une des extrémités se termine sous le village même de Sainte-Adresse, caché au milieu de son vallon abrité par la Hève(4) ».

Durant la guerre de 1870, l’hôtel est aménagé en hôpital. À peine les hostilités eurent-elles cessées que le bâtiment de bois était démoli pour faire place à une nouvelle construction, en dur, cette fois, les contraintes d’ordre militaire ayant été assouplies. Ambroise Joly, dans l’une de ses communications à la Société Havraise d’Études Diverses, se souvenait : « Le vieux Frascati avait été inauguré en 1839 ; quand je le vis, quelques années après sa construction, j’étais loin de me douter qu’un jour de l’automne 1871 je serais chargé de le démolir, pour le réédifier ensuite sur les plans de M. Albert Tissandier, architecte à Paris.(5) »

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Derrière la galerie, la véranda et le restaurant qui font face à la mer, se cache un élégant casino, des salles de spectacle, dejeux, de bals, et de concerts. La reine d’Espagne déchue, Christine, et son époux le duc de Rianzarès, accompagnés de leurs enfants, l’ex-roi de Westphalie, le prince Napoléon et sa sœur, la princesse Mathilde, l’impératrice d’Autriche Elisabeth (la fameuse Sissi, que Romy Schneider immortalisa au cinéma), le roi Alexandre de Serbie et son père l’ex-roi de Milan, résidèrent à leur tour dans cet établissement où, nous dit Jean Legoy, « pour se donner bonne conscience, on associe mondanités et bienfaisance (6) ».

C’est à Frascati qu’avait été construit le premier chemin de fer aérien que l’on vit en France. c’était, selon les dires, une voie ferrée hélicoïdale dont le wagonnet, utilisant la force centrifuge, double la boucle. « L’expérience, dit le Courrier du Havre, a eu lieu en présence de M. Dumon, ministre des travaux publics. À son entrée dans le jardin, le char, portant deux sacs contenant chacun 30 kilogrammes de sable, partit avec une effrayante rapidité et après avoir parcouru l’hélice, il vint expirer au bout du chemin, sous les fenêtres du premier étage de l’hôtel occupé par Mme Aguado, avec une telle précision qu’un bouquet de fleurs serait venu tomber plus lourdement aux pieds de la noble dame(7) ».

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Mais la fréquentation assidue de tous ces hauts personnages, les fêtes somptueuses qui y étaient données et les attractions qu’il proposait au public n’ont en rien pu entraver le déclin qui, pour l’hôtel Frascati, s’était inexorablement amorcé. Victime tout à la fois de la mise en service des trains transatlantiques, du fulgurant développement des stations de Trouville et de Deauville, et de la création d’un nouvel avant-port qui avait privé Frascati de la plage qui était à l’origine de son succès, Frascati est, une première fois, fermé et mis en vente en janvier 1909.

En 1910, cependant, un projet de reconstruction voit le jour, établi par des architectes parisiens. Mais le conflit de 1914-1918 survint dans l’entre-fait et, comme en 1870, Frascati est aménagé en hôpital. Au sortir de la grande guerre, la question de son avenir se pose très rapidement. Il est à nouveau mis sur le marché mais les potentiels acquéreurs sont aux abonnés absents. Faute de solution crédible, l’établissement accueillera la première foire commerciale et gastronomique du Havre avant que soit décidée sa fermeture.

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En 1925, l’établissement est acquis par la Compagnie Industrielle Maritime, qui, après y avoir réalisé d’importants travaux rouvre en 1929 « le grand hôtel Frascati ». Au faîte de la galerie couverte, réaménagée en restaurant panoramique avec vue sur la mer, la sculpture d’un goéland, symbole de la compagnie, s’apprête à prendre son envol. Mais l’hôtel peine à trouver un nouveau souffle et la crise économique sévissant alors n’arrange vraiment rien à l’affaire. Et ce ne sont pas les concerts, spectacles, bals, dîners de gala et autres réceptions mondaines qui y sont donnés qui pourront améliorer son triste sort.

Sévèrement touché par les bombardements de septembre 1944, Frascati ne sera pas remis en état. Bien au contraire, les bâtiments seront démolis pour laisser la place au Musée d’Art Moderne André-Malraux…

 

 

1) « Promenades et distractions des Havrais en 1821 », Alphonse Martin, Recueil de la S.H.E.D., 1921.

2) « Nouveau guide du voyageur au Havre et dans les environs », Joseph Morlent, 1853.

3) « Le Havre, son passé, son présent, son avenir », Frédéric de Coninck, 1859.

4) « Nouveau guide du voyageur au Havre et dans les environs », Joseph Morlent, 1853.

5) « Souvenirs d’enfance et de jeunesse. D’Ingouville à la Jetée », Ambroise Joly, 1920.

6) « Hier, Le Havre, tome I », Jean Legoy, 1996.

7) « Souvenirs d’enfance et de jeunesse. D’Ingouville à la Jetée », Ambroise Joly, 1859.