Montivilliers (167)L'abbaye de Montivilliers en 2009.

 

 

« Montivilliers(1) est né d’un monastère. Son appellation latine primitive : Monasterium Villare, devenue par la suite : Moustiervillier ou Monstiervillier, enfin par corruption : Montivilliers associe indissolublement, et pour onze siècles (684-1792) d’une commune Histoire l’établissement religieux (Monasterium) fondé par Saint-Philibert et le lieu de son implantation : un domaine (villare) préexistant (à l’inverse des monastères édifiés en pleine nature par les moines défricheurs, le couvent de femmes de Montivilliers n’a pu être fondé qu’en un site déjà habité constitué de quelques métaieries ou villæ) ». Ces quelques lignes, extraites de l’ouvrage édité par la ville de Montivilliers à l’occasion du 950e anniversaire de la restauration de son abbaye(2), démontrent combien étaient étroits les liens qui ont unis à travers les siècles la cité et son établissement religieux.

Ainsi, Saint-Philibert fut le fondateur de l’abbaye de Montivilliers en 682, comme il fut celui de l’abbaye de Jumièges en 654 et d’un monastère de filles en 662 à Pavilly. Toutefois, la preuve que le site était bien à l’origine occupé par quelques habitations se trouve dans son nom initial de Monasterium Villare, signifiant le monastère des Hameaux, ce qui atteste l’existence antérieure d’une ou de plusieurs bourgades sous la domination romaine et franque. Il n’est reste pas moins vrai que la création de cette maison religieuse amènera un accroissement de la population tel que, trois siècles plus tard, le faubourg avait été divisé en deux paroisses.

Il est, une fois encore, difficile de déterminer à quand remonte la première occupation du site, dont les collines et les plateaux étaient jadis essentiellement couverts d’épaisses forêts de chênes, de hêtres, d’ormes, d’aulnes et de bouleaux. Même si elles sont relativement rares, certaines découvertes archéologiques semblent laisser penser que la présence humaine , plutôt clairsemée au Paléolithique inférieur et supérieur, était beaucoup plus importante au néolithique. Au temps de la « pierre polie », le secteur de Sainte-Croix semble avoir été le plus fréquenté. Quelques objets des époques gauloise et gallo-romaine, hachette en jade verdâtre, hachette en bronze, fibule et d’une épée romaines, pièces de monnaie indiquent clairement une occupation à cette période. Les livres d’Histoire évoquent aussi une chaussée romaine, menant d’Harfleur à Montivilliers, qui aurait été détruite en 1415 par les Anglais.

Jusqu’à l’aube du IXe siècle, la vie suivit son cours dans la vallée de la "grande rivière"(3), ainsi que l’on désignait alors la Lézarde, et les moniales de l’abbaye vivaient en harmonie avec les habitants du bourg qui s’était constitué autour de l’établissement religieux. On sait bien peu de choses de cette première abbaye et du village qui l’entourait. De l’une et de l’autre, nul vestige n’est parvenu jusqu’à nous. L’une et l’autre furent ravagés, pillés, brûlés, par les pirates venus du nord. Des sarcophages, mis au jour en 1867 sur le site, semblent indiquer que l’abbaye occupait l’emplacement de l’église actuelle.

Et puis, les Vikings, après avoir fait de timides apparitions en baie de Seine, s’enhardissent, semant la mort et la ruine partout sur leur passage. Ils s’attaquaient d’abord et avant-tout aux abbayes, qui, peu ou mal défendues, ne leur opposaient qu’une faible résistance, et, qui plus est, regorgeaient de trésors de toute nature. Montivilliers, bien entendu, n’échappa pas à la règle. Le lit de la rivière, autrefois beaucoup plus large, occupant tout le fond de la vallée, soumis deux fois par jour au phénomène de la marée haute, permit aux bateaux des pirates normands de remonter jusqu’à Montivilliers. Fuyant ces vagues répétées d’assauts meurtriers, les religieuses se trouvèrent dispersées et, durant de longues années, le monastère demeura abandonné à ses ruines. Il faudra attendre le début du XIe siècle pour que, sous l’impulsion de l’épouse du duc de Normandie Richard II, des chanoines réoccupent ce qui restait des bâtiments abbatiaux et commencent à les relever de leurs ruines. C’est le duc Robert le Magnifique qui, en 1035, y fit revenir des femmes. L’occasion pour lui, dans une charte dans laquelle il entend « lui rendre son ancienne splendeur », de doter l’abbaye de privilèges et d’exemptions, et de lui donner, entre autres, les seize salines qui existaient au XIe siècle entre Montivilliers et Harfleur.

En 1204, lorsqu’il eut soustrait la province normande à l’emprise de l’Angleterre, Philippe-Auguste conserva l’organisation féodale qui avait été instituée par les descendants de Rollon. Mieux, il l’étendit à toute la France et elle subsistera jusqu’à la Révolution de 1789. C’est sans doute à cette époque qu’apparaît le titre de bailli de Caux. Les vicomtes de la province étaient sous ses ordres, commandant les nobles de la région, rendant la justice, percevant les revenus du domaine, impôts, « coutumes », tonlieu…

C’est donc dans ce contexte féodal que Montivilliers, tel le phénix, renaît de ses cendres. Siège d’une vicomté de 70 paroisses, c’est la résidence du lieutenant-général du bailliage de Caux. La construction de l’église et de la tour lanterne de l’abbatiale s’échelonna sur plus d’un demi-siècle, de 1065 à 1120 environ. L’abbaye concédera les terrains limitrophes dont elle est propriétaire et sur lesquels s’élèvent bientôt des habitations. Elle en répartit d’autres en rues et en places, favorise le commerce et l’industrie, organise foires et marchés, confirmant ce lien indéfectible qui l’a uni de tout temps à la vie de la cité. Cette industrie du textile et des draps, si florissante qu’elle fera la fortune de la ville au XIVe siècle, a peut-être pris naissance dès cette époque. Toujours est-il que ce dynamisme incontestable permet un essor rapide du commerce et de l’artisanat. Montivilliers, dont la renommée en la matière dépasse largement le simple cadre de l’Hexagone, devient le rendez-vous incontournable des fabricants et des marchands de draps.

Mais si l’accroissement de la population est une médaille scintillante et valorisante, elle a aussi son revers, car ces richesses nouvelles s’accompagnent de son lot de misère et de maladies… En 1241, pour tenter de remédier à cette situation, l’abbaye décide de fonder un Hôtel-Dieu où seront accueillis et hébergés tous ceux que les aléas de la vie ont laissé sur le bas du chemin. Au XVe siècle, les bâtiments hospitaliers sont entourés de hauts murs. Pour protéger ses occupants ? Ou pour les dissimuler aux regards des autres habitants de la ville ? L’édifice comprend une chapelle et une grande maison à galeries en bois qui abrite le dortoir des pauvres et le logement des prédicateurs. En 1644, l’abbaye financera les travaux de restauration de l’hôpital qui menaçait ruine.

Le port, dès le XIe siècle, est fréquenté par des bateaux d’un tonnage réduit. On y note même la présence de chantiers navals, comme l’atteste ce mandement de Charles V, daté à Paris du 1er octobre 1370 : « Comme nous avons ordonné à faire, pour l’armée de la mer, plusieurs barges et autres vaisseaux à Diepe, à Montivilliers et ailleurs, nous vous mandons et enjoignons que tout ce qui sera nécessaire pour faire les dites barges et autres vaisseaux et aussi pour rapareiller et mettre en état nos galées étant à présent en notre clos des galées à Rouen vous faites bailler ou assigner à notre vicomte de Montivilliers, commis à faire les dits vaisseaux.(4) »

Hélas, cinq siècles après avoir subi les outrages des Vikings, la ville et l’abbaye vont à nouveau avoir à connaître les affres du fer et du feu. Cette fois, celles de la guerre dite « de cent ans ». Les rois d’Angleterre ont décidé de reconstituer l’empire autrefois fondé par Guillaume le Conquérant et les Plantagenets. À commencer par reconquérir la Normandie. S’ensuit, à partir de 1357, une longue suite de sièges, d’occupations et de libérations, accompagnés à chaque fois de leur tribu de morts et de destruction. L’abbaye ne sera nullement épargnée et, une nouvelle fois, les religieuses n’ont d’autre choix que celui de l’exil. La libération définitive n’interviendra qu’en 1449, presque un siècle après le début du conflit. La ville et l’abbaye ont subi des dommages très importants. On évoque dans les chroniques de l’époque des paroisses désertées, totalement à l’abandon. Les moulins qui alimentaient la cité sont démolis, hors d’usage, contraints à l’arrêt. Mais, peu à peu, tout va rentrer dans l’ordre, la vie va reprendre son cours et la prospérité va revenir avec.

Toutefois, cette guerre « de cent ans » et les dégâts qu’elle a entraînés ont démontré de façon magistrale combien la sécurité de la cité était déficiente. La décision est bientôt prise, la ville sera fortifiée. Les travaux ont cours dans la seconde moitié du XVe siècle. Une courtine en pierres de taille de 8 mètres de haut, longue de 1.500 mètres, est construite autour de la ville. Dans un premier temps, seules trois portes, du Chef-de-Caux vers le cap de la Hève, Assiquet vers Épouville et Fécamp, Sainte-Croix vers Harfleur, permettent alors d’entrer dans la ville, ou d’en sortir. Plus tard, d’autres issues, plus petites, seront ouvertes dans la muraille, derrière laquelle la ville se resserre, toute ronde, avec des rues tortueuses, des maisons de bois et de torchis qui, faute d’espace, vont bientôt prendre de la hauteur.

Mais, comme sa voisine Harfleur, Montivilliers sera victime de l’envasement progressif de l’embouchure de la Lézarde. C’est sans doute un jour de marché, rappelle Gilbert Décultot dans l’un de ses ouvrages, que la nouvelle qui allait tout remettre en question fut annoncée aux Montivillions : « Voici qu’un certain jour de février 1516, le 26 exactement, au milieu de la foule grouillante, bien péniblement, un sergent du roi en la vicomté de Montivilliers, se fraie un chemin jusqu’au milieu de la place de l’église. Le son de sa trompe impose le silence, et, petits et grands s’agroupent, curieux, autour de l’émissaire royal(5) » .

Le roi François 1er venait alors de décider la fondation du Havre. Dans les années qui s’ensuivirent, Montivilliers cessera d’être port de guerre, ses fortifications seront démantelées. Le bailliage du nouveau havre lui est soustrait, son tribunal perdra une grande partie de ses attributions. La ville si florissante entre en décadence. Ses industries fondent comme peau de chagrin, la draperie n’existe quasiment plus, la tannerie est au plus mal, et, ceci étant la conséquence de cela, les plus riches de ses habitants quittent la ville…

 

 

1) à 11 kms au nord-ouest du Havre, et 5 au nord d’Harfleur.

2) « Montivilliers, Histoire d’une ville et de son abbaye, 950e anniversaire », Ville de Montivilliers, 1985.

3) La Lézarde prend sa source à Notre-Dame-du-Bec et se jetait à l’origine dans la mer à 6 kms de Montivilliers, à la pointe du Hoc.

4) « Les origines du Havre : Histoire de Leure et d’Ingouville », Alphonse Martin, 1883.

5) « Montivilliers à travers les siècles », Gilbert Décultot, 1973.