Antifer 14Les falaises à Antifer

 

 

Même si cela échappe, bien entendu, à notre entendement et, à plus forte raison, à nos yeux d’humains, même si les tremblements de terre, les tsunamis et leur lot de malheur et de détresse viennent régulièrement nous le rappeler, inconsciemment, imperceptiblement, on le sait, on le sent, on le perçoit, on l’entrevoit : La terre bouge, la terre tremble. Elle se transforme, se métamorphose. En trois mots comme en trois mille : La terre vit ! La dérive des continents. Les plaques tectoniques. Le combat impitoyable, inexorable, perpétuel et sans concession auquel elles se livrent sous nos pieds et sous nos océans pour défendre becs et ongles, pied à pied, leurs frontières, entraînant des bouleversements extraordinaires sur une échelle de temps à côté de laquelle celui de la vie d’un homme est bien peu de choses, dessinant nos paysages, façonnant, ciselant, encore et toujours, inlassablement, creusant nos mers, ciselant nos montagnes, découpant nos côtes, dessinant nos vallées, traçant le cours de nos fleuves et de nos rivières.

Les spécialistes le disent à l’unisson, il y a quelques millions d’années, nos cinq continents ne faisaient qu’un. C’était la Pangée. Le « supercontinent ». Puis le bel ensemble s’est disloqué, au début de l’ère secondaire, pense-t-on. Tels des radeaux à la dérive, les différentes parties ont commencé à s’éloigner les uns des autres. Lentement. Inexorablement. Chacun de son côté. Partis pour vivre leur vie. Se doutaient-ils qu’ils seraient un jour, tôt ou tard, appelés à se rencontrer à nouveau ? À engager une lutte fratricide qui serait à l’origine du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui et qui serait la source de tant de tourment pour les Hommes qui tentaient tant bien que mal de survivre à sa surface ? Les mers, les océans, les lacs, les montagnes, les fleuves, les rivières, les vallées, les plaines sont nés de ce phénomène, dont les premières théories virent le jour au début du XXe siècle, et qui, comme toute médaille, possède son revers : Les tremblements de terre, les meurtrières éruptions volcaniques, les raz-de-marée, c’est à lui aussi que nous les devons.

On sait aujourd’hui qu’en des temps enfouis dans les brumes du Paléolithique inférieur, la Manche ne s’était pas encore formée. Des études géophysiques récentes ont permis de formuler deux hypothèses pour expliquer la formation de cette mer apparue, estime-t-on, à l’ère secondaire (entre – 245 et – 65 millions d’années). La première repose sur le postulat de la formation d’une immense vallée par érosion progressive des falaises crayeuses. La seconde sur la théorie du déversement d’un lac qui se serait ouvert brusquement un passage entre Douvres et Calais, séparant du coup les îles britanniques du reste du continent.

Mais quelle que soit, de ces deux hypothèses, la bonne, – à moins que ce soit ni l’une, ni l’autre –, une chose est manifestement établie : En ces temps qui ont précédé la formation de la Manche, il n’existait point de falaises. Elles sont apparues, selon toute vraisemblance, à l’ère secondaire, et depuis, elles n’ont cessé d’évoluer, de se transformer. Nous en voulons pour preuve la catastrophe qui frappa au XIVe siècle le cap de la Hève, qui s’avançait alors probablement jusqu’au banc de l’éclat, entraînant l’effondrement de la falaise et la disparition brutale du port et du village qu’elle abritait. D’ailleurs, n’avons-nous pas encore assisté très récemment à des éboulements soudains de falaise, sapée par les assauts incessants de la mer ? De même, l’estuaire a subi, au cours des siècles, lui aussi, bien des bouleversements.

Sans parler de ces époques fort lointaines que sont le Miocène (de – 23 à – 5 millions d’années) et le Pliocène (– 5 à – 2,5 millions d’années) où il est admis que la Loire était un affluent de la Seine et que son embouchure se situait beaucoup plus au sud qu’elle ne l’est aujourd’hui, les indices sont nombreux qui démontrent que le visage de la Seine et celui de son estuaire se sont considérablement modifiés au cours des millénaires et des siècles passés. Des évolutions naturelles auxquelles l’homme ne s’est pas privé de donner un petit coup de main en réalisant, par exemple, des travaux de stabilisation et de canalisation du cours du fleuve au milieu du XIXe siècle, ce qui ne manqua pas, on s’en doute bien, quelque influence sur son tracé. Mais remontons plus loin dans le temps. Il y eut assurément un temps où la mer s’engouffrait beaucoup plus avant dans l’estuaire, que sa rencontre avec le fleuve, par conséquent, se faisait beaucoup plus en amont, et on peut imaginer sans trop de peine, en voyant la « Côte », ce long plateau qui surplombe la ville du Havre, en courant de Sainte-Adresse à Harfleur, qu’il fut une époque où les eaux, soit de la mer, soit du fleuve, venaient lécher la base de la falaise.

Pour Louis-Charles Quin, archéologue, bibliothécaire, archiviste, un temps secrétaire général de la Société Havraise d’Études Diverses, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : « Quand le cours des âges eut amené la formation de nos vallées et de nos fleuves, il n’est pas douteux que le grand cours d’eau, devenu la Seine, rencontrait la mer plus en amont que de nos jours ; le lit était moins obstrué. La mer baignait le pied des coteaux qui s’appelèrent plus tard Tancarville, Oudale, Orcher, Graville, Ingouville ; elle remontait même dans les vallées latérales moins comblées.(1) ». Dans sa monographie de Lillebonne, Hégésippe Leseille n’écrit-il pas que Lillebonne, la Caletus des Calètes, la Juliobona des gallo-romains, « était bel et bien une place stratégique, un carrefour incontournable à l’embouchure de la Seine(2) » ?, ce qui semble accréditer, vous en conviendrez, si on le prend au pied de la lettre, la probabilité que la mer remontait bien plus en amont qu’elle ne le fait de nos jours.

Les représentations (icônes, gravures, lithographies) de la Seine coulant au pied de la falaise au faîte de laquelle se dresse le château de Tancarville ne sont pas si anciennes que cela. Milieu du XIXe siècle pour la plupart. Et puis, si les châteaux d’Orcher et de Graville, incontestables sentinelles et gardiens de la vallée de la Seine, furent édifiés là où ils le furent, c’est assurément, n’en doutons point, que l’élément liquide était très proche. Beaucoup plus qu’il ne l’est de nos jours. Publié en 1824, un témoignage très précieux confirme cette présence du fleuve au pied de la falaise. On le doit à Louis-Augustin Pinel : « Portons nos regards des terrasses d’Orcher sur les eaux qui baignent le pied de ses falaises, et rappelons-nous avoir vu sur ces mêmes lieux, d’immenses herbages où erraient de nombreux troupeaux, et qui s’étendaient bien avant dans la rivière ; un seul banc de sable formé par le flux et reflux, en resserrant le lit de la rivière, a porté sur ces riches prairies un courant qui, en peu de temps, les a fait disparaître de la rive droite et les a reportées sur la gauche.(3) » Et d’anciennes chroniques ne mentionnent-elles pas la fosse de Graville (Giraldi Fossa) où venaient trouver refuge et cachette pour leur butin les pirates scandinaves entre deux expéditions plus en amont sur le fleuve ?

Puis vint un temps où le niveau des mers baissa et où l’estuaire, comme le lit de la Seine, se modifia. Ces différents phénomènes ont-ils été simultanés ? L’un fut-il la conséquence des autres ? Qui saurait le dire précisément ? Toujours est-il qu’il se dégagea peu à peu une frange de terre, marécage instable et changeant au début. Peu à peu, les limons charriés par le fleuve et les perreys de galets que la mer avait arrachés à la falaise et roulés jusqu’à la rive vinrent donner corps et consistance, donnant lentement naissance aux tourbes alluvionnaires sur lesquels fut édifiée plus tard, beaucoup plus tard, la cité océane.

S’il est une autre chose qui ne semble plus faire de doute, c’est que cette frange de terre qui court le long du rivage entre Harfleur et Sainte-Adresse, fut à une (in)certaine époque couverte d’une dense forêt. « Cette basse région, souvent qualifiée de zone des marais, fut d’ailleurs, nous le savons grâce aux analyses palynologiques, couverte d’une authentique forêt.(4) », peut-on lire sous la plume de Louis Cayeux. Et comme pour en apporter une preuve supplémentaire, Alphonse Martin enchérit : « Lorsqu’on creusa l’enceinte nouvelle de la ville du Havre, après avoir dépassé plusieurs couches de tourbe dont les lits s’étendent dans la mer par-dessous la jetée du Sud, à environ 10 mètres de profondeur, on découvrit une quantité de gros arbres résineux avec leurs racines ; ils étaient entiers et parfaitement conservés dans cette terre imprégnée de sel marin. Les terrassiers auxquels ils furent abandonnés, les scièrent et les fendirent pour leur usage. Le même fait se reproduisit en 1848 dans le creusement du grand bassin de Leure, et le sous-entrepreneur des travaux, M. Béchet de Tarascon, exhuma, en ma présence, des arbres géants de ces forêts du vieux monde. En creusant le bassin de la Barre, on découvrit, outre des arbres, à dix pieds de profondeur, une pirogue de quarante pieds de long, faite d’un seul arbre et si bien conservée qu’elle put être transportée derrière la maison des ingénieurs des ponts-et-chaussées, sur la jetée du Sud.(5) »

Sur le plateau qui domine l’estuaire, la grande forêt qui couvrait entièrement le pays de Caux durant la Préhistoire, dont la forêt de Montgeon constitue l’un des vestiges qui soient parvenus jusqu’à nous, étendait vraisemblablement ses ramifications jusques aux bords de la falaise. Il est tout à fait plausible que les sites sur lesquels furent découverts les vestiges de ces âges farouches, Sanvic, Frileuse, la Mare-aux-Clercs, Bléville, Dollemard, étaient, à cette époque, sous le couvert de cette grande forêt. Nous allons le voir, ces sites furent occupés par les Hommes de la Préhistoire, et ceux depuis plus longtemps encore que nous l’ont indiqué les indices de leur passage que nous y avons trouvés. Ils y établirent leurs campements, puis leurs villages sur des emplacements qui ne devaient rien au hasard, sans aucun doute judicieusement choisis, là où ils étaient le plus en confort et en sécurité, notamment à l’abri des vents dominants. Ils y développèrent agriculture et élevage, y chassèrent, y pêchèrent. Des silex extraits de la falaise et des galets ramassés sur le rivage, ils façonnèrent leurs outils et leurs armes. Et ils y ont laissé, témoins fragiles et d’autant plus émouvants de leur passage ces pointes de flèche, ces grattoirs en silex et ces tessons de céramique que leurs descendants que nous sommes purent y recueillir.

 

 

1) « Le Havre avant l’histoire et l’antique ville de Leure », Louis-Charles Quin, 1876.

2) « Monographie de Lillebonne », Hégésippe Leseille, 1899.

3) « Essais archéologiques, historiques et physiques sur les environs du Havre », Louis-Augustin Pinel, 1824.

4) « L’homme campignien du Havre », Louis Cayeux, 1962.

5) « Les origines du Havre : Histoire de Leure et d’Ingouville », Alphonse Martin, 1883.