Forêt de Montgeon 35La forêt de Montgeon

 

 

 

Dès les premières lignes de son imposante trilogie « Le peuple du Havre et son Histoire », Jean Legoy pose la question fatidique : « À quelle époque l’homme s’est-il manifesté pour la première fois à l’endroit qui est devenu depuis Le Havre ?1».

Et là, il faut bien le reconnaître, s’ouvre le champ des difficultés et des doutes. Le premier obstacle, c’est, bien sûr, l’absence de documents écrits d’époque. Pas une chronique sur laquelle il eût été possible d’étayer notre propos, aucun récit de tel ou tel événement, évolution ou progrès. Pourtant, c’est vrai, les indices nous renseignant sur la présence de l’homme préhistorique sur le site appelé à devenir l’un des plus importants ports français ne manquent pas. Alors, de quoi se plaint-on ? Les voilà, nos témoins, nos preuves, gravés ou enfouis dans le sable, dans la terre. Oui, sauf que ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît, et cela, pour plusieurs raisons.

Premièrement, parce que la région qui nous occupe, fut très tôt retourné, défriché, labouré, encore et encore, et que ces travaux des champs intensifs brouillèrent bien des pistes, rendant bien délicate toute tentative de hiérarchisation des vestiges. Deuxièmement, parce que la nature même du terrain, particulièrement friable et soumis depuis des temps immémoriaux aux assauts de la mer, de la pluie et du vent, entraîna moult glissements, éboulements et autres mouvements constants, sema, elle aussi, un certain trouble. Troisièmement, et pour ne rien arranger dans nos affaires, parce qu’un nombre non négligeable de pièces qui avaient pu être recueillies et étudiées, furent portés disparus dans les bombardements de la seconde guerre mondiale qui détruisirent une grande partie du Muséum d’histoire Naturelle. Enfin, comme le rappelle Jean-Pierre Watté dans « Trésors archéologiques de la Haute-Normandie », il est trop souvent admis de placer l’outillage « grossier » aux périodes les plus éloignées de nous et l’outillage bien retouché à des époques plus récentes, ce qui n’est, selon lui, pas toujours le cas(2).

Néanmoins, nous allons tenter, autant que faire se peut, sur la base d’une chronologie établie par les services des Archives Municipales, de mettre nos pas dans ceux de ces ancêtres lointains qui ont été les premiers occupants du « bec » de Caux. Avec toutes les réserves d’usage qui s’imposent, tant la recherche fait évoluer rapidement nos connaissances en ce domaine.

Notre premier point de repère se situe à l’époque du Paléolithique ancien, environ 400.000 ans avant notre ère. L’Homo était alors « Erectus ». Les populations étaient alors nomades, chasseurs, cueilleurs. Ils ont acquis la maîtrise du feu. On a retrouvé des traces d’occupation humaine datant de cette époque du Paléolithique inférieur que l’on a qualifiée d’« Acheuléenne » (également appelée « Chelléenne ») sur les plages du Havre et de Sainte-Adresse, ainsi qu’à l’emplacement des anciennes briqueteries de Sanvic, Bléville, la Mare-aux-Clercs et Frileuse.

C’est ainsi qu’en 1883, puis en 1884, à Bléville, sur une terre à briques qui avait été jadis exploitée sur une superficie d’environ six hectares ont été découverts 156 Instruments chelléens. Et des fouilles entreprises sur le site des briqueteries de la Mare-aux-Clercs livrèrent 231 instruments datés eux aussi du Chelléen. Une période acheuléenne également bien représentée sur les anciennes briqueteries de la Mare-rouge, mis au jour en 1879, à la Jambe de Bois et à la Mare-aux-Clercs en 1888. Elle l’est aussi à Graville où, le long de la Route Nationale, furent mis au jour en 1879, non seulement des instruments de cette époque, mais également des dents de carnassiers, des ossements et une tête de rhinocéros.

Et, en 1883, sur la plage, fut mis à jour la station dite « Romain » du nom de celui qui y fera de longues et fructueuses fouilles jusqu’en 1911. Située non loin de la digue nord, sur le bas-estran de la plage, elle livra un gisement important d’outils et d’ossements. Parmi les 600 pièces, bifaces de formes diverses, haches, racloirs, lames, pointes, perçoirs et grattoirs, certaines purent être attribuées à l’Acheuléen.

Plus tard, au Paléolithique moyen, période appelée d’une façon générale « Moustérienne », les mêmes sites seront le théâtre d’une occupation intensive. Cette période s’échelonne de – 120.000 à – 80.000. C’est le terrain de jeu de « l’Homme de Neandertal ».

Là encore, sur les sites de la Mare-rouge (découvertes de 1879), de Bléville (1884), de la Mare-aux-Clercs (1883, 1884 et 1888), ont été recueillis des pièces datées du Moustérien. Mais il faudra attendre 1942 pour que soit découverte la station dite « de la Hétraie ». Cet atelier d’une importance incontestable couvrait une vaste zone comprise entre les rues des Sports, des Ponts et de Fontaine-la-Mallet. On y découvrit quelques pièces de l’époque moustérienne, notamment des outils de silex gris-noir, noir brillant ou blond, ce qui fit écrire à Louis Cayeux en 1949 : « C’est de l’époque du Moustérien que date vraisemblablement la première occupation de la station dite « campignienne de la Hétraie ».3 En ville basse, à Graville, 700 instruments de cette même époque ont pu être réunies dans les fouilles de 1879, et sur la « station Romain », les prospecteurs purent recueillir, là aussi, de nombreux vestiges de cette époque. Des restes d’animaux, chevreuils, bœufs ou bisons, grands cerfs et chevaux, mais aussi, plus étonnant, de mammouth laineux, ont également été découverts sur ce site entre terre et mer.

Même si l’arrivée de l’« Homo Sapiens » en France est estimée à – 40.000, à l’époque dite du « Paléolithique supérieur », il semble avoir boudé la région havraise, devenu un désert glacé. Le climat, à cette époque, était sans aucun doute extrêmement rude, le niveau de la mer avait considérablement baissé, à un point tel que la Manche avait purement et simplement disparu.

Le réchauffement survint vers – 11.000, entraînant une remontée du niveau des mers et le timide retour d’une population, sans doute très clairsemée, dans la région. On en a retrouvé des traces à Bléville (La Corvée), dans la corne nord de la forêt de Montgeon et à Aplemont. Nous sommes alors entrés dans cette période dite « magdalénienne », dernière phase du Paléolithique supérieur.

Certaines pièces découvertes à Bléville en 1883 et 1884 appartiennent à cette époque. 30 Outils, notamment, s’y rapportent assurément. Et, à l’emplacement actuel du cimetière nord, des objets recueillis en 1947 indiquent une occupation que l’on a pu dater à l’époque « magdalénienne ». Au Perrey, dans les tourbes de la rue Augustin-Normand, fut découvert un très bel outillage macro-lithique, teinté brun foncé sur la face inférieure, gris sur l’autre. Toujours rue Augustin-Normand, à 100 mètres de la précédente, en 1958, apparut une industrie de taille réduite, très patinée, débitée sur enclume, peu diversifiée, à majorité de racloirs circulaires à retouches abruptes et débitée dans des galets. Au sein de ces industries figuraient aussi des débris osseux se rapportant au sanglier et au bœuf.

L’époque dite « Mésolithique » s’ouvre vers – 7.000. Les populations sont composées alors de chasseurs et elles ont laissé des indices prouvant leur passage à Bléville et à Rouelles.

Vint ensuite l’époque du « Néolithique ». Elle court de – 5.000 à – 1800 environ. Les Hommes se sédentarisent, se font agriculteurs, éleveurs. Sans doute, compte tenu de la proximité de la mer, se sont-ils faits pêcheurs aussi, sans que l’on soit vraiment d’en préciser la date. Les courants commerciaux commencent à se développer, notamment grâce aux cours d’eau. L’occupation se fait plus dense. Un boum démographique qui peut s’expliquer, soit par l’arrivée massive de nouvelles populations, soit par un formidable « baby-boum » perpétué sur plusieurs générations. Les populations s’installent durablement, construisent de grandes maisons de bois et de torchis, se regroupent en villages, tant sur le rebord du plateau dominant l’estuaire que dans les marécages du rivage.

Le plateau semble avoir été durablement occupé par nos « amis campigniens », ces Homo Sapiens qui inaugurèrent l’ère du Néolithique final. Les stations des Sapinières et du Val Reinette, découvertes en 1903 en forêt de Montgeon, en sont une parfaite illustration. « Nous voyons les Silex taillés des Sapinières et du Val Reinette s’affirmer de parenté très rapprochée avec les Silex des stations Campigniennes des environs du Havre. Nous trouvons là tous les types de l’outillage et particulièrement de nombreux tranchets, ciseaux et pièces grossières à biseaux. », écrivait Marcel Duteurtre en 1929, ajoutant : « L’outil principal et nous dirons même le plus caractérisé est le tranchet, de toutes les dimensions, grands et petits, et il est facile par les séries que nous possédons de voir son évolution sur place. Le Val Reinette offre des types anciens et très patinés. Les Sapinières, atelier plus important, possède plus de pièces : les types sont semblables et rappellent par les tranchets les stations Campigniennes des Hogues. Il y a aussi de très jolis perçoirs4 ».

Encore en forêt de Montgeon, durant la seconde guerre mondiale, est mis à jour la « station néolithique des fortins ». Situé dans la corne est de la forêt, le site occupait une large portion de terrain entre l’ancien hippodrome et les Sapinières. C’est un grand « atelier » qui présente toutes les caractéristiques d’une occupation prolongée. Les quelque 800 outils, grattoirs de diverses tailles, perçoirs, alésoirs, couteaux, percuteurs, retouchoirs, tranchets, hache et pointes de flèches, qui y ont été relevés ont été façonnés dans un silex cassant, souvent translucide, les pièces ont été le plus souvent lustrées, et la technique employée résultait de l’utilisation de percuteurs de bois. Ils ont été datés de l’époque dite « campignienne ».

Pourtant, vous l’aurez sans doute remarqué, il y avait une ombre au tableau, et quelle ombre ! Sur aucun de ces sites, n’avait été trouvé le moindre squelette de l’un de ces ancêtres lointains. Cette « lacune » sera comblée, enfin, serait-on tenté de dire, en 1961.

En 1961, donc, à Graville, rue Armand Barbès, au sud de la rue de Rivoli, des travaux de voirie permettent la mise au jour de restes osseux. « Parmi ces ossements figurent un crâne humain, d’importants fragments d’un crâne de cheval, des os de cheval, bœuf, cerf, chien et petits animaux.5», écrit Louis Cayeux dans une autre de ses communications. On y trouve également de nombreuses traces d’un outillage lithique, pointe de javeline, grattoirs de petite taille, couteau-perçoir et burins. Trois mois plus tard, en mai, c’est encore des travaux de voirie effectués au carrefour du boulevard de Graville, de la rue de Verdun et de Montmorency, qui permettent de mettre au jour les restes d’un squelette humain. Le corps, qui sera daté du Campignien, est environné par les ossements de gros animaux et les vestiges d’une « industrie » macro-lithique. On note également la présence de deux belles défenses de sanglier, dont les archéologues inclinent à penser qu’il s’agissait des éléments d’une parure. De gros outils de silex, des ossements de gros animaux et les vestiges d’une « industrie » macro-lithique figuraient également sur le site.

C’est ce que nous avons appelé « l’âge de Bronze » qui referme la page du Paléolithique. Datant de cette époque, – 1.800 à – 700,on a retrouvé des haches à talon au cap de la Hève. Mais surtout, sur le coteau qui surplombe Graville, ce que l’on suppose être la cachette d’un artisan bronzier. Haches, épées, pointes de lances, bracelets, pièces de harnachement, tous brisés, qu’il avait sans doute dissimulés là en attendant de pouvoir les refondre.

On le voit, durant des millénaires, des générations et des générations d’Hommes, qu’ils s’appellent « Habilis », « Erectus », « Neandertal » ou « Sapiens », se sont succédé sur ce « bec » de Caux. Et notre petit coin d’estuaire de la Seine vit se succéder ces cultures qui ont émaillé « les temps de pierre ». Au fil des siècles, venant pour la plupart de l’est, après avoir traversé l’Europe du Nord, ces populations arrivèrent dans la région par vagues successives, se succédèrent, se côtoyèrent, se disputèrent même, sans aucun doute, les coins les plus « intéressants » du territoire.

Ils implantèrent sans doute certains de leurs campements ou leurs villages au bord du promontoire, comme semblent l’indiquer ces vestiges que l’on a retrouvés au lieu-dit « Les Brindes », en bas de l’actuelle rue Cochet. Ils ne seraient descendus au bord de la mer que pour s’approvisionner en silex et en galets pour leurs « ateliers » de taille. Les plus hardis, ceux qui, pour accéder au rivage, empruntèrent ces coulées dans la falaise qui furent plus tard aménagées en escaliers, installèrent probablement leurs campements sous le couvert de cette forêt dont on sait aujourd’hui « qu’elle couvrait en partie cette basse région, souvent qualifiée de zone des marais, nous le savons grâce aux analyses palynologiques (6) »

Mais, d’hypothèses en hypothèses, car il ne peut s’agir de toute façon que de pures hypothèses, le temps passe, inexorablement, et il nous faut désormais quitter ces « temps de pierre » pour aborder des âges dont nous savons un tout petit peu plus de choses. Et encore…

 

 

1) « Le peuple du Havre et son Histoire », Jean Legoy, 1983.

2) « Habitats néolithiques et ateliers de taille », Jean-Pierre Watté, Trésors archéologiques de la Haute-Normandie, 1980.

3) « La station campignienne de la Hétraie au Havre », Louis Cayeux, 1949.

4) « L’âge des stations des Sapinières et du Val Reinette de la forêt de Montgeon », Marcel Duteurtre, Bulletin de l’Association française pour l’avancement des Sciences, 1929.

5) « Habitats néolithiques dans les tourbes du sous-sol du Havre », Louis Cayeux, 1962.

6) « L’homme campignien du Havre », Louis Cayeux, 1962.