img262Un croiseur américain entrant dans le port

 

 

En 2014, pour commémorer le 150e anniversaire de l’inauguration de la ligne Le Havre-New York, l’association French Lines et la ville du Havre proposaient au public une exposition dédiée à ces navires de légendes qui ont longtemps incarné les liaisons culturelles, économiques et politiques entre la France et l’Amérique.

Un trafic maritime transatlantique qui va peu à peu supplanter le commerce avec l’Espagne, le Portugal et l’Angleterre qui, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, avait fait, si l’on excepte les périodes de conflit, les beaux jours des négociants havrais. Le Havre occupait alors le troisième rang des ports français de commerce avec ces trois nations. En 1717, le commerce avec les Antilles est déclaré libre. Et puis, il faut pourtant bien, malgré tout, en parler, même si cela ne contribua en rien, tout au contraire, à la grandeur de la cité océane, dès lors que la traite des esclaves fut légalisée, le commerce triangulaire fit la fortune de nombre d’armateurs et de négociants havrais (Begouën, Chauvel, Mouchel, Beaufils, Foache, pour ne citer que les plus tristement célèbres). En 1791, soixante-trois entreprises havraises sont intéressées au trafic des esclaves. Les pacotilles, tissus, eaux de vie et autres babioles embarquées sur les navires sont échangées sur les côtes africaines contre des êtres humains dont le produit de la vente comme esclaves aux Antilles permettra l’achat de coton, de sucre, de café. Dans « Le Havre, son passé, son présent, son avenir », Frédéric de Coninck dresse un inventaire que nous estimerons relativement complet de ces produits embarqués au départ du Havre : « En 1753 le Havre comptait 75 navires de 250 à 600 tonneaux (ancienne jauge) faisant le commerce de la Martinique, des Antilles, et surtout de Saint-Domingue. Les cargaisons se composaient de salaisons, de beurre, de fromages et de chandelles tirées d’Irlande, de toiles de Bretagne, de mouchoirs, de serviettes et de nappes de Flandres ; de draps, de camelots, de velours et autres étoffes de soie et de laine tirées de Paris, de Lyon, de Tours, de Reims, d’Amiens, etc.; de chapeaux de castor et autres, de bougies, de cierges, de papier, d’orfèvrerie, de bijouterie, de chaussures, de bonneterie, de faïence, de verres, de poudre, de plomb, d’armes, de harnais, de quincailleries, de drogueries, de liqueurs, de vins, de farines, de charbon, de fer, de marmites, de couvertures, de meubles, de planches de sapin, de cordages, de toiles à voile, de brai, de goudron et autres produits du Nord, et généralement de toutes les marchandises des diverses manufactures du royaume, particulièrement de celles de Rouen.1 »

En 1728, arrive au Havre le premier chargement de café vert en provenance des Antilles. C’est une denrée à laquelle les négociants havrais s’intéressent de plus en plus et, au XIXe siècle, les quantités de café débarqués sur les quais du Havre par les voiliers trois-mâts ne cessent d’augmenter. Une denrée dont les provenances se sont diversifiées : Hawaï, Cuba, Brésil… Dès 1860, les cafés brésiliens représentent la moitié des arrivages. La route du café est ouverte. Une route du café que célèbre de nos jours une course transatlantique à la voile qui, tous les deux ans, mène les concurrents jusqu’au Brésil. C’est aussi, en 1783, l’arrivée du premier navire américain dans le port du Havre et l’inauguration, l’année suivante, de la première ligne régulière de paquebots postaux avec les États-Unis.

À partir de 1815, le coton arrive en provenance de ces mêmes États-Unis. Les navires qui le transportent, à voiles à cette époque, restaient plusieurs semaines à quai, le temps de décharger leur cargaison de 3 à 4.000 balles de coton. Et ils repartaient chargés de migrants. C’est le début d’une longue Histoire qui verra 3 millions de candidats au départ transiter par Le Havre. Un flot ininterrompu d’émigration que seule la grande dépression de 1929 parviendra à tarir. « C’est l’apogée des voiliers transatlantiques, écrit Jean Legoy dans l’une de ces rubriques, Des trois-mâts américains surnommés « Les magasins à coton » accostent dans le bassin de la Barre, quai Casimir Delavigne. Ils ont des formes lourdes et jaugent environ 2.000 tonneaux. Leurs cales énormes peuvent emporter 3.000 balles de coton qu’ils chargent à la Nouvelle-Orléans, à Savannah, à Charleston, à New-York. Après vingt-cinq à trente jours de traversée, ils arrivent au Havre. C’est alors l’intense activité du déchargement.2 »

Puis vint le temps des grands navires transatlantiques. En 1855, avait été créée la Compagnie Générale Maritime. Dans un premier temps, elle se contentera d’acheminer le courrier vers l’Amérique du Nord. Au début des années 1880, la Compagnie, devenue entre-temps Générale Transatlantique, met en service son premier grand paquebot, baptisé « La Normandie », bientôt suivi de 4 autres paquebots à grande vitesse. Jusqu’à la première guerre mondiale, ces « géants des mers » (pour l’époque) accostaient dans le bassin de l’Eure. Mais la mise en chantier, en 1906, d’un paquebot de 220 mètres de long oblige la compagnie à envisager la création d’un bassin de marée. Ce sera le quai d’escale, futur quai Joannès Couvert, et la construction de la gare maritime qui sera inaugurée le 9 juillet 1910. Voici venu le temps de « Paris », mis en service en 1921, d’« Île-de-France » en 1927, de « Normandie » en 1935…

Mais l’activité portuaire du Havre ne se limita pas au seul trafic transatlantique. Il y eut aussi, dans des temps plus lointains, bien sûr, la guerre de course, qui fit, elle aussi, la prospérité du Havre. Les corsaires havrais, dont l’armement des navires fut autorisé, voire encouragé, dès le XVIe siècle par François 1er en personne, se lançaient depuis le nouveau port normand à l’abordage des navires flamands, hollandais, anglais, espagnols ou portugais. Une activité hautement « rentable » dont tirèrent particulièrement profit les sieurs Du Chillou, Feré et D’Estimauville, entre autres. Et puis, n’oublions pas que, avant même que ne fut édifiée la ville, les riverains s’étaient faits pêcheurs. Bien avant la fondation du port et de la ville, la crique dite « de Grâce » ne servait-elle pas déjà d’abri à leurs embarcations ? Ils ramenaient alors dans leurs filets harengs et maquereaux. Puis, à partir de 1530, c’est à la pêche à la morue et à la baleine qu’ils s’adonnent. Délaissée aux environs de 1670, la pêche à la baleine est relancée au début du XIXe siècle au moyen des primes substantielles qui sont octroyées aux armateurs et aux intrépides qui accepteront de se lancer dans une entreprise potentiellement pénible et dangereuse (De 1816 à 1864, 38 navires baleiniers seront perdus en mer) et dont les équipages devront accepter une absence de plusieurs années. Nous reviendrons plus longuement, et plus en détail, dans de futurs billets, sur ces différents aspects de la vie maritime havraise…

La guerre 39-45, on le sait, laissera un port exsangue, anéanti. Il faudra 20 ans pour le reconstruire. Toutefois, « Île de France » restera en service jusqu’en février 1959, « Liberté » jusqu’en janvier 1962. Quelques mois auparavant, le 23 novembre 1961, « France », le troisième du nom, avait fait une entrée triomphale dans le port du Havre. Le 19 février 1962, il s’élance pour sa croisière inaugurale. « C’est à nouveau la joie et la fierté avec l’arrivée d’« Antilles », de « Flandre » et surtout de « France », peut-on lire dans « Les Havrais et la mer ». Le Havre et la France ont à nouveau le plus grand paquebot du monde. On vient à nouveau de partout pour les visiter et les admirer.3 ». Douze années durant, « France » va assurer la liaison transatlantique avec New-York. Mais la concurrence avec l’aérien lui sera fatale. Le « petit frère » de « Normandie » est désarmé en octobre 1974. C’est donc sous les appellations de « Norway », d’abord, puis de « Blue Lady », ensuite, qu’il achèvera, loin de la cité océane, sa longue carrière. Entre-temps, le 30 août 1979, les Havrais s’étaient massés sur les quais pour assister à son ultime départ du Havre sous pavillon français.

Avec lui, la page des liaisons transatlantiques semble bien s’être définitivement refermée. Voici venue pour le Havre l’heure des paquebots de croisière. Avec 120 escales et près 240 000 passagers en 2014, la cité océane est devenue le premier port de croisière français en Manche-Atlantique. Avec le siècle nouveau, s’ouvre une nouvelle ère…

 

 

 

1) « Le Havre, son passé, son présent, son avenir », Frédéric de Coninck, 1859.

2) « Hier, Le Havre, tome II », Jean Legoy, 1997.

3) « Les Havrais et la mer », Jean Legoy, Philippe Manneville, Jean-Pierre Robichon, Erick Lévilly, 1990.