La place Gambetta et le ThéâtreLa place successivement Louis XVI, Gambetta, Général de Gaulle

 

 

La grande idée de l’ingénieur Lamandé, pour « habiller » le vaste espace qui avait été dégagé à l’ouest du bassin du Commerce, était cette grande place Royale, qui se voulait être au nord de la ville ce que la place d’Armes était au sud. Pour ce faire, on avait réservé, de part et d’autre de la rue de Paris prolongée jusqu’à nouvelle porte d’Ingouville, quatre îlots situés dans l’axe du bassin, bornés au sud par la place Richelieu qui avait été dessinée sur l’emplacement jadis occupé par la porte du même nom. Mais, depuis de longues années, tout cet espace, sorte de terrain vague, était occupé par la fosse aux mâts, le parc et les forges de la Marine. Débarrasser le terrain de tout ce qui l’encombrait était donc la première tâche à accomplir avant que l’on puisse envisager toute autre chose.

Dans son projet, Lamandé avait projeté la création d’une « Place Royale » que les édiles municipaux avaient d’emblée, alors qu’elle n’existait encore que sur le papier, baptisée « Louis XVI », hommage au souverain en exercice que l’on jugera tout compte fait on ne peut plus logique en son temps. C’est dans cet esprit que la Municipalité ira jusqu’à demander au Roi la permission de lui élever une statue sur la place. Sa Majesté, plus soucieux des finances municipales que ne semblaient l’être les édiles de la ville, décline leur proposition tout en faisant savoir qu’il n’est pas opposé à ce qu’un obélisque soit substitué à cette statue à son effigie. Mais, cela n’étonnera personne, la Révolution va totalement changer la donne et le projet ne verra jamais le jour. En 1817, lorsque l’on remet l’aménagement de la place à l’ordre du jour, le frère cadet de Louis XVI, est monté sur le trône de France sous le nom de Louis XVIII et la démarche qui conduisit à ce que l’on attribue à la nouvelle place le nom du Roi guillotiné le 21 janvier 1793 ne devait soulever aucune réticence.

En 1822, comme Jérôme Bellarmato avait déjà en son temps tenté de le faire, le conseil municipal prend des mesures pour tenter d’imposer une harmonie architecturale aux différents bâtiments qui s’apprêtent à s’élever autour de la place. Il publie un arrêté qui stipule que les « maisons bordant la place doivent être bâties sur un plan uniforme, d’égale hauteur et précédées de galeries à arcades.1 » La première de ces belles maisons à arcades voit le jour en 1826, à l’angle de la rue neuve de Paris. Elle sera suivie par un ensemble de bâtisses, à arcades, également, puisque telle est la règle, comprenant un hôtel, et par l’immeuble que fait ériger le négociant Foache. La nouvelle place accueille bientôt les cafés et les salons de thé de luxe. Le café des Arts, Le Bosquet, le café de Provence, Les Arcades, le café de France… Enfin le fameux hôtel-restaurant Tortoni s’y installe en 1838.

Sur la place, traversée du nord au sud par la rue de Paris qui la scinde en deux espaces distincts, on a aménagé un jardin à la française, des parterres de fleurs et des palissades d’arbres. « Signalons sur cette pièce les charmilles des quinconces, amenées des pépinières de Lieusaint lors de l’aménagement de la place. Chacun de ces carrés d’arbres était entouré de grilles. Des centaines de passereaux venaient se poser et piailler sur ces charmilles à la fin du jour. Deux colonnettes s’élevaient à l’extrémité des angles intérieurs, du côté de la rue de Paris », peut-on lire dans lecatalogue illustré de l’exposition « Le Havre de Grâce et ses navires2 ». Une borne-fontaine avait été élevée devant la machine à mâter.

Depuis 1840 et jusqu’en 1880, délaissant la Bourse de la place d’Armes, devenue désuète et insuffisamment grande pour la bonne tenue de leurs réunions, les négociants, après s’être retrouvés un temps rue de Paris, sur le parvis de l’église notre-Dame, y tinrent conseil, soit en plein air, lorsqu’il faisait soleil, ou sous les arcades du théâtre lorsque le temps était à la pluie.

C’est en 1853 qu’aura lieu pour la première fois sur la place le marché aux fleurs. Cette pittoresque manifestation se déroula sans aucun doute en plein air dans les premiers temps, puis l’on vit apparaître de petites échoppes qui bordèrent tout un côté de la place. Très prisé des Havrais, le marché aux fleurs se tiendra là jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Sur la partie est de la place, renommée « Place Gambetta » en 1883 (« Place du Général de Gaulle » depuis 1970), sont transférées, en 1893, les deux statues de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne, initialement installées devant le Musée-Bibliothèque de la place d’Armes. Elles y resteront jusqu’en 1940, puis elles iront agrémenter les jardins du nouvel Hôtel de ville, avant, finalement, d’être installées devant le Palais de Justice. Ces deux-là auront, on le voit, pas mal voyagé en l’espace d’un siècle. Le chevalet de la mâture, qui avait été installé en 1842, est démonté l’année suivante, en 1894. Et c’est sur ce même côté est que sera édifié, en 1924, devant le bassin du Commerce, le Monument de la Victoire, que l’on doit au sculpteur Pierre-Marie Poisson. Le monument, élevé pour rendre hommage aux morts de la guerre 14-18, ne sera bientôt plus désigné que sous cette appellation de « Monument aux Morts ». C’est le seul élément de la place Gambetta à être resté intact après les bombardements de septembre 1944, et son socle sera modifié pour que l’on puisse y ajouter les noms des morts de la guerre 39-45. Auguste Perret, un brin facétieux, l’avait qualifié de « presse-papiers ».

Aujourd’hui, le Monument aux Morts occupe toujours le centre de la partie est de la place. Autour de lui, le long du bassin du Commerce, on a entrepris de reconstituer des parterres de verdure et de fleurs. En face, de l’autre côté de la rue de Paris, l’espace est occupé par le centre culturel Oscar Niemeyer, affectueusement surnommé par les Havrais « le pot de yaourt », devenu en novembre 2015 la Bibliothèque municipale.

1) « Le Havre, un port, des villes neuves », Claire Étienne-Steiner, 2005.

2) « Le Havre de Grâce et ses navires », catalogue illustré de l’exposition, 1927.