Le théâtre 2Le Grand Théâtre

 

 

 

Dans son plan, tout autant d’agrandissement que d’embellissement, du Havre, Lamandé, avait expressément inscrit l’édification d’une nouvelle salle de spectacle, à l’ouest de cette grande place Royale qu’il avait dessinée dans le prolongement du bassin du Commerce. Ce sera le Grand Théâtre, qui fut tout d’abord appelé « La Comédie », comme le rappelle Ambroise Joly, non sans une certaine pointe de tendresse et de nostalgie, dans ses « Souvenirs d’enfance et de jeunesse » : « C’est ma grand’mère JolyVéronique Nouetqui me mena à la Comédiecar c’était ainsi qu’on nommait encore le Grand-Théâtrenon pour y entendre le chef-d’œuvre de Boïeldieu, mais pour y voir représenter la Closerie des Genêts, alors en plein succès et dans toute sa nouveauté. Je garde encore l’émotion profonde ressentie par mon cœur d’enfant à cette inoubliable représentation, et j’ai encore dans les oreilles le son du biniou de la fête bretonne qui fait partie du célèbre mélodrame de Frédéric Soulié.1 »

Dès 1817, l’emplacement que devait occuper la future salle de spectacle avait été déblayé de tout le matériel qui l’encombrait et, la même année avait été entrepris le creusement des fondations. C’est encore en 1817 que le duc d’Angoulême en posa la première pierre. L’élévation de l’édifice, confiée aux bons soins de l’architecte Labadie et de l’entrepreneur Lenapveu, ne débutera pourtant qu’en 1820. L’inauguration a lieu le 24 août 1823, et il sera marqué par le discours en vers qu’avait rédigé pour l’occasion le poète havrais Casimir Delavigne et qui fut déclamé par l’un des acteurs du théâtre. L’édifice est un bâtiment de forme cubique dont la façade est composée de cinq portiques cintrés, surmontés à l’étage de cinq arceaux arque-boutés à l’identique de ceux du rez-de-chaussée.

Durant dix ans, le théâtre restera isolé, monument solitaire, comme mis à l’écart, au bout de cette place aride dont les projets d’aménagement et d’embellissement traînaient en longueur sans que l’on ne sache trop pourquoi, quand ils n’étaient pas purement et simplement abandonnés. Ce fut notamment le cas de ces motifs de décoration qu’évoque Philippe Barrey dans « À travers Le Havre d’autrefois » en 1916 : « Quand on l’éleva (Le grand Théâtre), on songea à donner à la place une décoration appropriée. Le motif central comprenait des colonnes rostrales et des statues. Mais le projet ne vit jamais le jour.2 »

Certes, ce n’était pas la première salle de spectacle du Havre. Il y avait eu autrefois le Théâtre des Barres, inauguré le 16 octobre 1790, qu’une actrice réputée avait fait bâtir sur un terrain laissé libre lors de la démolition d’un morceau de la Citadelle. Il y avait bien eu aussi cette salle, située à Ingouville, dans la Grande-Rue, qui se reconvertit vers 1850 en salle de bal. Ou cet autre encore qui, sis « sur le quai Lambardie, dans un bâtiment construit avec des carcasses de vieux navires, n’en vit pas moins la création de plusieurs chefs-d’œuvre et reçut même l’élite de la société havraise, les jours où on y donna des bals masqués.3 ». Mais le théâtre de la place Louis XVI est, d’assez loin, le plus beau, le plus grand, le premier qui soit vraiment digne de ce nom dans la grande ville qu’est en passe de devenir Le Havre, le premier qui soit vraiment à la hauteur des nouvelles ambitions de la ville et de ses nouveaux beaux quartiers.

Et le succès fut très vite au rendez-vous. L’endroit devint à la mode et il était du meilleur ton d’y être vu. Tout Le Havre chic se presse aux portes du nouveau théâtre pour profiter des spectacles et des fêtes qui y sont donnés. Alphonse Martin, dans le recueil de la Société Havraise d’Études Diverses de l’année 1921, nous relate ce nouvel engouement : « Les spectateurs du théâtre du Havre comprenaient beaucoup plus de jeunes gens que d’hommes, et peu de femmes. Dans les représentations solennelles, la foule était considérable, mais elle n’aimait pas les mélodrames et préférait la tragédie, que l’on jouait rarement ; elle eut une agréable surprise lorsque, le 28 novembre 1821, le Journal du Havre annonça que M. Saint-Eugène, sociétaire du Théâtre-Français, donnerait le lendemain, pour la première fois, les Vêpres siciliennes, tragédie nouvelle en 8 actes de M. Casimir Delavigne, natif du Havre.4 »

Le 29 avril 1843, un effroyable incendie ravage le Grand Théâtre de la place Louis XVI. Le directeur du théâtre perdra la vie en sautant par une des lucarnes dans une tentative désespérée d’échapper aux flammes. À cette époque, Léopoldine Hugo, la fille du grand Victor, habitait un immeuble situé face au bassin du Commerce, à l’angle du quai George V et de la rue Édouard Larue. Et l’on sait que l’auteur des « Misérables » vint au Havre en cette même année 1843 rendre visite à sa fille. Je me souviens avoir lu un jour, je ne saurais dire précisément dans quelle publication, qu’il assista depuis l’appartement de sa fille à l’incendie qui détruisit en grande partie le théâtre. Alors, est-ce la réalité ou juste une légende ? Qui saurait le dire ?

Reconstruit, rénové, grâce aux bons soins des architectes de la ville Brunet-Debaines et Charpentier, il ouvre pour la seconde fois en octobre 1844. On a profité de cette fermeture forcée, dont on se serait toutefois bien passé, il va sans dire, pour apporter des modifications sur le monument. La disposition et la décoration de la salle ont été entièrement revues. Et on a doté le bâtiment d’un nouveau toit, en forme de dôme et ajouté sur les attiques des statues allégoriques.

Un siècle plus tard, en septembre 1944, les bombes qui s’abattirent sur Le Havre le détruiront, une fois encore, et on ne put malheureusement le sauver cette fois. La grande place Gambetta restera entièrement dénudée jusqu’en 1978, date à laquelle débute le chantier de l’espace culturel dont les formes ont été esquissées par la main de l’illustre architecte de Brasilia, Oscar Niemeyer, et qui sera inauguré en 1982.

 

 

1) « Souvenirs d’enfance et de jeunesse », Ambroise Joly, 1862.

2) « À travers Le Havre d’autrefois », Philippe Barrey, Commémoration du IVe centenaire du Havre, 1916.

3) « Histoire des théâtres du Havre », Charles Vesque, 1875.

4) « Promenades et distractions des Havrais en 1821 », Alphonse Martin, Recueil de la Société Havraise d’Études Diverses, 1921.