FRAC076351_5Fi0027La porte Royale

 

 

L’agrandissement de la ville, inscrit dans le plan de l’ingénieur Lamandé nécessitait obligatoirement le déplacement des remparts quelque 400 mètres plus au nord, car il était bien évidemment hors de question, compte tenu du contexte de l’époque, que les nouveaux quartiers ne soient pas placés sous la protection d’une enceinte fortifiée. D’ailleurs, on peut légitimement s’interroger sur ce qui semble bien être en totale contradiction avec cette assertion dont l’évidence ne fait aucun doute. Et sur les motifs qui avaient commandé le démarrage des travaux dans ce qui ressemble à un bien étrange état d’urgence.

Certes, la construction de la nouvelle enceinte avait été mis en chantier en même temps que le creusement du bassin d’Ingouville, mais il avait fallu, pour permettre cette dernière opération, procéder à la démolition d’une partie importante du rempart nord et de la porte Richelieu. C’est d’ailleurs par ces brèches ouvertes dans les défenses de la ville qu’en 1789, les émeutiers venus des villages voisins purent s’engouffrer dans la cité sans que rien ni personne ne puisse les en empêcher.

Mais n’eut-il pas été plus sage, semble-t-il avec le recul, d’attendre que la nouvelle enceinte soit achevée pour enclencher la suite des opérations ? Cette précipitation, qui peut nous paraître coupable, eut pour conséquence l’absence totale de défense du front nord de la ville, et ce durant un assez long temps, d’autant que les travaux, interrompus en 1790 par les troubles révolutionnaires et sans doute aussi en raison des mêmes soucis financiers qui avaient mis à l’arrêt les autres chantiers, ne reprirent qu’en 1798, à l’heure où se profilait un nouveau conflit face à une coalition dont le but était de rétablir la monarchie en France et à la tête de laquelle se trouvait bien évidemment l’Angleterre. Une situation que l’on peut juger fort préoccupante, car, quelques années plus tôt, pour permettre le creusement du bassin de la Barre, on avait démoli trois des bastions de la Citadelle, et que, pour tenter de combler cette faille, seuls quelques malheureux nouveaux épis avaient été disposés face à la mer et à l’estuaire.

Finalement, la nouvelle enceinte, édifiée sous la conduite de l’architecte Paul Michel Thibault, à qui l’on doit, entre autres, la rénovation du magasin général de l’Arsenal et la construction des phares de la Hève, est achevée en 1809. L’enceinte du bastion de Sainte-Adresse a été prolongée dans la plaine d’Ingouville et la nouvelle structure a été maçonnée, plantée d’une double rangée d’arbres, et renforcée de sept bastions. L’année suivante, Napoléon, en visite au Havre, depuis les hauteurs d’Ingouville sur lesquelles il a tenu à se rendre, constate que ces nouvelles fortifications présentent encore bien des points faibles. « Pour remédier à ce grave inconvénient, il décida sur le champ la construction d’une enveloppe continue en terre, précédée de fossés, de chemins couverts et d’avant-fossés.1 », rapporte Frédéric de Coninck en 1869. Cela se traduira par la créationd’un triple fossé que des écluses remplissaient d’eau de mer et d’une contrescarpe de terre gazonnée.

Qui dit nouvelle enceinte, dit nouvelles portes. Dès 1788, avait été commencée l’édification de la porte d’Harfleur, qui prendra quelque temps plus tard le nom de « porte Royale ». On avait pris soin de l’aligner sur le quai nord du bassin de la Barre, ce qui devait permettre à l’œil du visiteur de découvrir l’ensemble des deux nouveaux bassins et du port. Sa silhouette imposante se dressait haut dans le ciel havrais tel un donjon et il dut souventefois servir de point de repère au voyageur qui cherchait son chemin. Philippe Barrey, dans sa contribution aux commémorations du quatrième centenaire de la ville, ironise quelque peu à son sujet : « Quand on l’éleva, on oublia qu’une porte n’a d’utilité que si elle s’ouvre, sur quelque chose. Or, elle ne donnait accès, jusqu’au moment de l’ouverture du cours de la République (la Route-Neuve), en 1829, soit 40 ans plus tard, qu’à un étroit chemin, dit du Corridor, à peu près impraticable aux charrois.2 » Son concepteur n’avait-il pas été, après tout, ni plus, ni moins, qu’un précurseur qui avait juste anticipé de quelques années les évolutions futures qui se préparaient lentement, mais sûrement, dans ce Havre du début du XIXe siècle ?

Pour remplacer la regrettée porte Richelieu, on avait construit une nouvelle porte, laquelle faisait le lien indispensable entre la rue neuve de Paris, côté ville, et la chaussée d’Ingouville, côté campagne. « La nouvelle porte d’Ingouville et les ponts qui en dépendent furent achevés cette année (1804), à un éloignement de 200 toises des anciens. Ce qui donna une augmentation assez étendue à la ville dans toute la partie nord de sa circonférence et un prolongement d’autant à la belle rue dite de Paris.3 », témoigne Jacques Augustin Gaillard qui fut sans aucun doute le contemporain et le témoin de ces transformations. La construction de cette nouvelle porte d’Ingouville, qui occupait grosso modo le sud de l’actuel jardin de l’Hôtel de Ville, avait été confiée à l’architecte de la ville Pierre Louis Boucard, qui l’avait, écrit Claire Étienne-Steiner dans « Le Havre, un port, des villes neuves », « élevée en arc de triomphe, elle évoque un temple dorique 4». Le moins que l’on puisse dire, c’est que, manifestement, Philippe Barrey, lui, était beaucoup plus réservé : « Mais que dire de la porte d’Ingouville ! En voyant ces colonnes trapues et rébarbatives, vrais chefs-d’œuvre de laideur, quels regrets ne devaient pas éprouver les Havrais qui revoyaient en esprit les lignes élégantes de la porte Richelieu ?5 », clamait-il en 1916.

Sur le front ouest des fortifications, la porte du Perrey, présente dès les premières heures de la ville, est conservée bien sûr. Les seuls travaux qui y seront faits furent, en 1819, la reconstruction du pont enjambant les fossés qui menaçait de s’effondrer. Mais, plus au nord-ouest, on va créer une nouvelle ouverture qui prendra le nom de « porte des Pincettes ». Laissons cette fois encore notre si précieux témoin Jacques Augustin Gaillard s’exprimer : « Du côté de l’ouest de la ville, on bâtit une Porte dite des Pincettes à cause d’une fontaine de ce nom qui n’en est pas très éloignée. Cette porte se trouve presque en face de celle dite Royale qui est à l’est à une distance de 600 toises (environ 1.200 mètres).6 »

À la demande expresse des Havrais, gênés dans leur vie quotidienne par cette enceinte qui considéraient, à tort ou à raison, qu’elle entravait leurs activités et, tout simplement, leurs allées et venues, d’autres ouvertures dans le rempart furent pratiquées dans les années suivantes : La porte Louis-Philippe, au nord de la rue de Séry, en 1845, la porte Marie-Thérèse, vers Graville, en 1846, et, enfin, la porte Saint-Jean, vers l’Eure, en 1847.

Comme les fortifications, toutes ces portes disparaîtront au milieu du XIXe siècle lorsque l’essor économique et démographique du Havre ne permit plus que l’on se contentât de cette cité confinée dans le carcan de ses remparts.

 

 

1) « Le Havre, Petite Histoire civile, politique, militaire et économique », Frédéric de Coninck, 1869.

2) « À travers Le Havre d’autrefois », Philippe Barrey, Commémoration du IVe centenaire du Havre, 1916.

3) « Précis chronologique, Les manuscrits retrouvés de Jacques Augustin Gaillard », Hervé Chabannes, 2006.

4) « Le Havre, un port, des villes neuves », Claire Étienne-Steiner, 2005.

5) « À travers Le Havre d’autrefois », Philippe Barrey, Commémoration du IVe centenaire du Havre, 1916.

6) « Précis chronologique, Les manuscrits retrouvés de Jacques Augustin Gaillard », Hervé Chabannes, 2006.