Bassin de la barreLe bassin de la Barre


 

 

Faire de l’ancien bassin de retenue des Capucins un véritable bassin à flot faisait partie du plan d’agrandissement du port de Lamandé qui avait été décidé en 1787. Les travaux, débutés en 1791, réservèrent, eux aussi, leur lot de surprises aux ouvriers qui avaient été employés au creusement. Et une confirmation à ceux qui étaient convaincus que l’occupation humaine du site remontait bien au-delà de la création du port. L’abbé Lecomte, membre émérite de la Société Havraise d’Études Diverses, évoque cette découverte dans l’une de ses nombreuses contributions à une meilleure connaissance de l’Histoire de la cité océane : « En creusant le bassin de la Barre, on découvrit, outre des arbres, à dix pieds de profondeur, une pirogue de quarante pieds de long, faite d’un seul arbre et si bien conservée qu’elle put être transportée derrière la maison des ingénieurs des ponts-et-chaussées, sur la jetée du Sud. Cette pirogue fut reconnue pour être de bois d’orme, arbre indigène, ce qui donnerait à penser qu’elle avait été construite pour l’usage des habitants du pays ; elle renfermait les débris d’un squelette humain.1 »

Nonobstant ces vestiges du passé mis au jour, les travaux s’accélèrent en 1794 sous l’impulsion de la Marine, et grâce aux apports financiers de cetet dernière, dans une hâte bien compréhensive de disposer d’un bassin permettant d’accueillir et d’abriter ses bâtiments désormais trop volumineux pour trouver refuge dans le bassin du Roi dont l’état, du reste, n’en finissait pas de se dégrader. 250 terrassiers et 60 tailleurs de pierre étaient à pied d’œuvre sur le site en 1802. La grande barre qui séparait le bassin des Capucins de l’avant-port est remplacée par un système d’écluses qui permettra les entrées et les sorties des navires.

En novembre 1802, Bonaparte est en visite au Havre. Il confirme la pertinence du projet Lamandé et encourage à la poursuite, et même à l’accélération, des travaux entrepris. Il ordonne la création d’une écluse de communication entre les deux nouveaux bassins. La construction de l’ouvrage, baptisé opportunément « Joséphine », Premier Consul oblige, débutée en 1804, est interrompue en 1806. Rebaptisé « Pertuis d’Angoulême », car on aura changé de régime entre-temps, il ne sera achevé qu’en 1818. Indéniablement, victimes eux aussi des troubles révolutionnaires et napoléoniens, les travaux s’étaient traînés en longueur…

Mais les autorités militaires de la Marine, impatientes, n’avaient pas daigné attendre plus encore alors que rien se s’opposait à ce qu’une partie du plan d’eau, sans doute l’ancien bassin du Capucin, puisse d’ores et déjà être utilisé, en dépit de son très faible tirant d’eau et de ses fonds insuffisamment consolidés. Dès 1801, ces messieurs de la Marine le font aménager pour recevoir les bâtiments militaires, notamment en y installant trois cales de vaisseaux. Tout cela a dû se faire, on l’imagine sans peine, dans la précipitation, et plus ou moins sous la contrainte. Mais qui veut la fin veut les moyens. Et il semble bien que, en dépit des problèmes de cohabitation entre la Marine militaire et celle du commerce, on se soit effectivement donné les moyens, comme nous le dit Philippe Barrey dans une de ses communications faites dans le cadre de la S.H.E.D.: « Enfin, on assure que ce nouveau bassin doit être prêt à recevoir des bâtiments de guerre dans le courant de nivôse prochain : on le croirait difficilement, si l’exemple de ce qui a été fait depuis environ un mois ne semblait devoir en démontrer la possibilité, en donnant la mesure de ce que peuvent le zèle et la bonne volonté. À cette époque, parait-il, chose promise était chose due en matière de travaux maritimes. Le 26 nivôse (16 janvier 1801), la frégate Libre inaugurait le bassin de la Barre ; elle était suivie, le lendemain, par l’Indienne.2 »

En 1819, un accord est trouvé pour partager le nouveau bassin, dont les travaux sont en voie d’achèvement, entre Commerce et Marine. Le parc-au-bois est déplacé sur les bords du canal d’Harfleur et les installations de l’Arsenal sont transférés vers le bassin de la Barre. Du reste, l’opération s’effectue aux frais de la ville et des négociants. Et, finalement, le bassin de la Barre, long de 350 mètres, est inauguré en juillet 1820, trois mois avant que ne le soit son voisin, le bassin d’Ingouville. Facétie de l’Histoire : Ce n’était pas tout à fait conforme aux promesses du plan Lamandé dont les arguments qui avaient mis l’accent sur le gain de temps que représentait l’utilisation des fossés qui couraient le long des remparts dans la réalisation du futur bassin du Commerce dont le creusement avait été commencé trois ans avant celui du bassin de la Barre. « On comprend, dans ces conditions, que le Comité des négociants, consulté en 1786 par le contrôleur général des finances sur les avantages que présenterait la construction d’un bassin dans les fossés, entre les bastions de la Musique et des Capucins — bassin actuel du Commerce —, se soit prononcé en faveur de ce bassin, « qui est préférable à celui de la Barre, puisqu’il pourra être livré plus vite.3 », écrivait à ce sujet Philippe Barrey dans « La représentation commerciale havraise au XVIIIe siècle »

En 1824, l’arsenal du Havre est purement et simplement supprimé. Matériel, armes et munitions sont transférés à Cherbourg. Nouvelle ironie de l’histoire : On utilisera pour ce faire les bateaux havrais. Peu à peu, le bassin de la Barre est rendu aux civils. Des entrepôts viennent s’y installer, tout comme les services des Ponts et Chaussées. On y bâtit des abris pour les canots. En 1844, à la demande de la Compagnie Frédéric de Coninck, les ateliers Augustin-Normand y installent un bassin de radoub, de 64 mètres de long sur 17 de large, qui pouvait recevoir les plus grands voiliers de l’époque. De fait, c’était le premier dock flottant mis en service au Havre. Il fut démoli en 1896.

En 1845, le bassin est affecté aux bois et aux cotons. Le quai Casimir-Delavigne était alors encombré de bois de Campêche qui arrivait sur des navires en provenance d’Amérique Centrale. Plus loin, de lourds trois-mâts américains débarquaient 3.000 balles de coton à chaque escale. À partir de 1850, ils céderont la place aux clippers, plus rapides, plus performants, qui pouvaient transporter jusqu’à 5.000 balles de coton. Et ces géants des mers ne rentraient pas au pays à vide, car les émigrants leur assuraient le fret du retour, comme en témoigne cet extrait d’une enquête parlementaire sur la Marine Marchande publiée en 1870 : « L’émigrant est pour le navire un excellent fret qui s’embarque lui-même, se débarque lui-même et paye cher.4 »

En 1933, l’administration du port faisait combler le pertuis d’Angoulême. Cette opération permettra le passage d’une voie de chemin de fer qui desservira le port. En 1952, la partie sud-est a été remblayée pour faire un terre plein et faciliter la jonction avec le quartier Saint-François, et, sur la partie nord-ouest du bassin, a été construit en 1961 l’immeuble bleu du siège du port autonome.

En 1978, pour permettre l’édification de l’immeuble pompeusement appelé « World Trade Center », on comble une partie du bassin. Cette opération autorise, de plus, la création d’une voie rapide qui, reliant le quai Lambardie au quai Colbert, améliore considérablement la circulation automobile, tout particulièrement les entrées et les sorties du Havre.

1) « L’ancien Havre », Abbé Lecomte, Recueil de la Société Havraise d’Études Diverses, 1859.

2) « L’Arsenal du Havre pendant la Révolution, Philippe Barrey, Recueil de la Société Havraise d’Études Diverses, 1909.

3) « La représentation commerciale havraise au XVIIIe siècle », Philippe Barrey, Recueil de la Société Havraise d’Études Diverses, 1910.

4) « Les Havrais et la mer », Jean Legoy, Philippe Manneville, Jean-Pierre Robichon, Erick Lévilly, 1990.